Un natif d’Erquy au contact des deux guerres mondiales

(source ‘Journal de Route’ d’Albert Guyomard)

1ère partie : 1914 – 1916

            C’est en mai 1971 qu’Albert Guyomard mit un point final à son récit intitulé « Un de l’Artillerie » dans lequel il a souhaité s’adresser à « ses camarades de combat ». Suite à « la découverte fortuite au fond d’un tiroir de notes prises durant [ses] campagnes », il a entrepris le récit de ses « petites aventures de la guerre 1914 – 1918 et de celles des neuf premiers mois de la suivante jusqu’au jour de [sa] capture ».  Nous allons mettre à profit les 286 pages de son ouvrage pour extraire notamment tous les indices qui permettront d’illustrer la vie à Erquy.

            Albert Jean-Baptiste Guyomard est né le 4 avril 1897 à Erquy. Son père, Honoré Guyomard, 45 ans,  était douanier et sa mère Marie-Anne Dobet, 40 ans, ménagère.

            Lorsqu’il évoque sa scolarité et celle de ses camarades, il en parle ainsi : « Formées par de vieux maîtres d’école à l’image d’un brave tonton (Julien Dobet) conscient de ses responsabilités pour qui l’amour de la Patrie n’était pas un vain mot, la plupart des générations d’avant 1900 avaient reçu un enseignement simple à base d’écriture, de lecture, de calcul, un enseignement moral et civique dont on aimerait de nos jours trouver l’équivalent. »

            C’est pour lui, la première des explications suivant laquelle, « nos aînés de 1914 ne quittèrent certes pas leurs foyers de gaieté de cœur, mais ils partirent fleur au fusil, confiants en l’issue victorieuse de la guerre, réconfortés par les vivats, les encouragements de foules émues, frémissantes. »

            La situation s’est quelque peu inversée en 1939 : « L’ambiance, l’état d’esprit n’étaient plus les mêmes [qu’en 1914]. Quelque peu désemparés par le coup dur de la mobilisation, nombre de rappelés partirent résignés, sans grand espoir au cœur, … ».

1914

            « L’Ouest-Eclair nous apporte chaque jour des nouvelles peu rassurantes sans pour autant altérer notre optimisme. La guerre est loin de nos pensées dans l’euphorie des vacances. Jamais le temps ne nous a paru si beau à Erquy, le ciel si pur, la mer si calme, d’un bleu aux reflets d’émeraude. »

            Albert Guyomard a 17 ans et dans un « emballement enthousiaste, [il] envisage l’avenir sans appréhension, » lorsque le 2 août sont affichées « les insolites feuilles blanches aux drapeaux tricolores entrecroisés.  Dans son esprit, son « imagination galopante n’est pas chiche d’images inattendues : inspirée à la fois par le souvenir des compositions coloriées hebdomadaires du ‘Petit Journal’ pendant la guerre russo-japonaise, par le tableau célèbre du ‘Rêve’ d’Edouard Detaille, par les paroles du chant d’épopée en vogue ‘Le rêve passe’. » C’est l’occasion de « la revanche éclatante de nos désastres humiliants de 1870 ».

            Toutefois, la réalité vient quelque peu tempérer cet enthousiasme. « Au cours d’une de mes virées entre la rue Saint-Jean et le bourg, je rencontre une femme de Tieuroc rue Guérinet. Elle paraît prendre le Ciel à témoin de son désespoir. Ses bruyants gémissements se greffent en lamento sur le tocsin lancinant égrené par l’église paroissiale. La scène m’impressionne péniblement. Pour la première fois, l’idée des deuils à venir … »

            « Dans le courant de l’après –midi de ce dernier jour de paix, j’accompagne mes deux sœurs et leurs maris au bois de Cavé où, sous les frais ombrages de ce vallon charmant, ils désirent passer loin d etoute agitation leurs dernières heures de tranquillité. Je suis aux yeux de tous le privilégié de la famille. On me le fait remarquer avec une pointe d’envie : ‘Toi, du moins, tu es venu au monde au bon moment. Tu n’as rien à craindre ; la guerre sera finie bien avant que tu ne sois mobilisé’. Oui, probablement … Et j’en suis heureux pour ma mère, personnellement, c’est une autre histoire … J’ai vaguement l’impression d’être frustré, regrette secrètement de ne pouvoir participer à la lutte, grande et terrible aventure … »

          « Les mobilisés s’en vont jour après jour. Mes beaux-frères rejoignent respectivement les dépôts des 47ème (Saint-Malo) et 71ème (Saint-Brieuc) Régiment d’Infanterie. »

            Cependant, « Les vacances touchent à leur fin. Je ne regagne pas les locaux de l’école normale briochine réquisitionnée, me présente encadré de mes deux camarades, Aimé Hydriol et François Ruellan, à l’école primaire de Plérin spécialement aménagée pour la circonstance. »

            Sa scolarité s’organise entre « dortoirs, réfectoire, salles de cours et salles d’études » avec le dimanche pour rompre la monotonie de la semaine. « Nous profitons de cet après-midi pour nous rendre à Saint-Brieuc. Sitôt achevé le repas de midi, nous revêtons notre tenue de sortie. Contournant la proche église paroissiale, nous arrivons par un chemin bordé de haies vives, au point d’où nous découvrons … la vallée du Goüet. C’est maintenant la remontée vers Saint-Brieuc. La place de la Grille nous accueille, d’où nous gagnons la gare, ou la rue Saint-Guillaume : c’est la rue principale, la rue ‘Saint-Gui’ et cette primauté l’auréole d’un prestige certain. … Nous échouons fréquemment dans un petit bistrot où nous tuons le temps devant un damier avant de regagner Plérin. Ces sorties nous donnent l’occasion de prendre l’air, de nous dégourdir les jambes, … Elles nous aident finalement à mieux supporter notre exil… »

            « J’ai appris avec soulagement l’arrivée outre-Rhin de mon beau-frère Moisan, capturé pendant les violents combats de Sommesous du 10 septembre. Pour lui j’ai crains le pire, mais le voilà à l’abri des coups, à la grande joie de la famille. La nouvelle nous donne l’espoir de revoir un jour notre sergent du 47ème R.I.. Mon beau-frère Guégan, quant à lui, n’a pas encore quitté Saint-Brieuc. »

1915

            C’est le mois de juin et « je suis convoqué avec mes camarades de seconde année à l’Hôtel de Ville briochin. Installés dans la grande salle des fêtes du 1er étage, nous devons subir les épreuves écrites du brevet supérieur, examen couronnant le cycle des études d’un enseignement principalement destiné à la formation des instituteurs. »

            Admissible, Albert Guyomard peut passer l’oral et fait en sorte de choisir un autre membre du jury que Melle Leclerc, directrice de l’école dinannaise de la Garaye où sa sœur Emma enseigne. Il est reçu.

            « Me voici libéré de tout souci relatif à ma situation future. Je reçois à Erquy mon affectation pour Langueux. Il ne me déplairait pas de débuter là si je n’étais décidé à devancer l’appel, seule solution susceptible d’après moi de me donner l’occasion de participer au combat avant la fin d’une guerre qui ne peut s’éterniser. »

            « Le 15 novembre, je signe un engagement de 4 ans au 10ème régiment d’artillerie de Rennes, récemment transféré à Dinan. Ce choix m’est finalement dicté par la présence de ma plus jeune sœur dans cette ville bien connue où, chaque soir, chaque jour de sortie, je me retrouverai un peu en famille. »

          Le 17 novembre commence, au quartier Beaumanoir, les classes d’Albert Guyomard.

               Vers la mi-décembre, c’est l’occasion de participer à un examen écrit pour élèves aspirants d’artillerie qui se déroule à Rennes. Je suis ravi, « car mes plus longs déplacements n’ont jamais encore dépassé Dinan et Saint-Brieuc. »

            Le lendemain de l’examen, [son] nom figure sur « la feuille blanche maintenue par des punaises. Mon succès, à la réflexion ne me réjouit pas tellement. Ma vie va changer à nouveau et, je dois l’avouer, je ne suis nullement préparé à quitter brusquement mes nouveaux camarades, ma sœur et Dinan. »

            « J’ai naturellement prévenu Erquy de mon aventure, car je serais navré que ma mère s’affole de mon départ précipité. »

            Après une dernière soirée avec ma sœur Moisan, je vais à la gare pour rejoindre Fontainebleau.

           C’est alors que, « je crois rêver, est-ce bien là, debout sur le trottoir, le couple Guégan, ma sœur Marie aux yeux rougis ? Je ne me trompe pas. Les liaisons Erquy – Dinan étant ce qu’elles sont, très difficiles, je me demande comment ils ont pu arriver là aussi rapidement. Mais l’heure n’est pas aux interrogations. »

1916

            Pendant ces mois de cours et d’exercices, le dimanche c’est la détente et, chaque semaine une permission de 24 heures permet au « jeune provincial » de visiter Paris. « Tout est nouveau pour moi. » Chaque fois, « je pars à la découverte d’un quartier déterminé, tombe de surprises en surprises, malgré les murs de sacs à terre protecteurs … Je bée d’admiration devant la splendeur des [monuments] … Je badaude, mêlé à la foule sérieuse et bonne enfant, admire les vitrines au son des cornes des petits taxis Renault, pendant que les chevaux de fiacres martèlent de leurs sabots les pavés de bois. Je m’arrache au spectacle à contre-cœur ; il ne s’agit pas de rater mon train … à la gare de Lyon. »

            L’examen de sortie, fin mai – début juin, voit [ses] efforts récompensés avec une promotion au grade d’aspirant et quelques jours de permission.

        « J’ai choisi le 28ème d’artillerie de Vannes et y retrouve un certain nombre d’aspirants de ma promotion ; l’un d’eux, [Pierre Marie] de Kéranflec’h (neveu de Mme de Kerjégu, de Bien-Assis) sera tué peu de temps après son arrivée sur le front [29 mai 1918 à Leuilly-Juvigny]. »

            La bataille de Verdun épuise les régiments et Albert Guyomard se propose, à l’occasion d’une demande de renforts, pour rejoindre le 51ème régiment d’artillerie [de Nantes] sur le front vers Souilly (au sud-ouest de Verdun). Le voilà affecté à la 7ème batterie du 3ème groupe.

            Première permission : « je quitte la position dans l’après-midi du 25 octobre. J’ai peine à croire à mon bonheur, suis fou de joie à la pensée de me replonger pendant une longue semaine dans la chaleur de la vie familiale. Le lendemain, vers 16 heures, c’est Lamballe. Le courrier de Célestin Bohuon me dépose à Erquy en fin de journée.  L’aspect de la rue Saint-Jean n’a pas changé. La porte franchie, je retrouve intact le décor de mon enfance ; toute chose est à sa place habituelle ; j’ai peine à croire que près de cinq mois se sont écoulés depuis mon dernier séjour dans ma maison natale, ce paradis perdu. J’étreins avec une émotion contenue ma mère et ma sœur aînée, heureuses de me revoir resplendissant de santé. »

            « Je vais surprendre mes oncle et tante de la Saline (Modeste et Julien Dobet), très contents de ma visite. Je tombe à pic, le couple est seul pour la pilerie du 28. »

            «  Les pommes prises sur le tas du jardin s’accumulent déjà par pleines mannes, pleins paniers à l’entrée de l’espèce de cellier contigu à l’étable des vaches. Dans cette décharge sombre, trônent un antique moulin accosté d’un vieux pressoir caractérisés l’un par ses routes fabriquées à la hache, l’autre par sa grossière vis en bois.   Les mêmes geste s accomplis dans un cadre bien connu, l’ambiance familière accoutumée me replongent dans le passé, un passé récent, celui de l’avant-guerre, paré de tous les charmes. J’en oublie le présent pendant quelques heures. Versés dans la trémie du moulin, les fruits broyés s’accumulent dans la pile, éclaboussent de pulpe grasse les parois de cette longue auge profonde. Nous marquons de fréquents temps d’arrêt afin de dégager à la pelle son contenu, dont l’odeur finit par nous monter à la tête. Fatigué, mon vieux tonton sort parfois de sa poche un grand mouchoir à carreaux, s’essuie le front où perlent des gouttes de sueur, me regarde sans mot dire dresser la motte… La superposition des couches montées droit et séparées par de minces lits de paille, doit résister sans déformation ni brutal écrasement à la pression grandissante des courts madriers serrés progressivement par l’écrou de la vis du pressoir. Je suis parait-il passé maître dans l’exécution de ce genre de travail. C’est la raison pour laquelle, honneur insigne, j’en suis chargé depuis plusieurs années comme un grand, quoique dans l’esprit de ceux de la Saline, je resterai toujours ‘ce p’tit gâs là’, secrètement admiré pour son adresse manuelle et la rapidité avec laquelle il exécute les moindres travaux. »

            « Je rentre à la maison fourbu, mais à peine reprises certaines habitudes agrémentées de longues promenades solitaires riches d’apaisement, il me faut préparer le départ. J’essaie de calmer l’inquiétude des miens, de les rassurer autant que possible. »

            Le 2 décembre, la batterie est au-dessus de Fleury-devant-Douaumont et le 15 décembre, jour J, branle-bas de combat pour l’heure H = 10 heures. L’attaque se déroule bien ; la côte du Poivre et le bois des Caurières sont reconquis ; de nombreux prisonniers passent devant nous et « mon attention est brusquement attirée par un casque à pointe. Je m’approche, le temps d’esquisser un geste et le casque est entre mes mains. … Peu de temps après, je dégage précautionneusement mon trophée de cuir bouilli de sa housse de toile grise. Sur son vernis noir tranchent, au-dessus d’une courte visière bordée de cuivre, les armes de Bavière. Sa pointe métallique brille dans la pénombre … Je le contemple un instant et mon plaisir n’a d’égal que celui d’un moutard en possession d’un beau jouet. [Ce souvenir] sera jeté à la mer par les miens à l’arrivée des allemands à Erquy en 1940. »

            Le 22 décembre, Albert Guyomard doit assurer une liaison avec le 137ème R.I. au bois des Caurières. Après 48 heures de présence en toute première ligne, avec les risques inhérents à la situation, de retour à l’arrière, « une visite aux canonniers de ma section avant d’aller m’asseoir à la table de la popote. L’on y entame une boîte de beurre arrivée d’Erquy pendant mon absence. »

(à suivre …)

Contributeurs : Christian Frémont et Jean-Michel Mori

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