La sirène d’Erquy.

 par Liliane Lemaître

Mythe et Histoire

Depuis quelques années, Erquy a volontairement représenté son blason sous la forme d’une sirène. Souvent peinte de profil, plongée dans le vert de l’élément marin, la belle joue sur les trois branches du E qu’elle évoque avec originalité en déployant sa blonde chevelure, ses bras et sa capricieuse queue de poisson, de la gauche vers la droite.  De sinople à la sirène, les cheveux flottants et la queue vers senestre…  D’autres lieux, jouant sur leur vocation maritime et leurs légendes ont également représenté des sirènes. Celle d’Erquy mérite cependant tout notre intérêt car elle puise sa source dans nos grands mythes celtes, leur histoire passionnante et souvent tragique.  

 Faut-il rappeler l’origine des sirènes ? Sans doute, répondrez-vous qu’il y a deux sortes de sirènes, bien différentes les unes des autres ! Celles des grecs, n’avaient rien de commun  semble-t-il, avec les femmes-poissons qui nous font toujours rêver ! Ces créatures étranges ont toujours été assimilées à des monstres, usant de leurs charmes pour détruire les hommes.

 Dans l’Odyssée, Homère nous raconte comment Circé, la magicienne, met en garde le bel Ulysse : Nul ne peut résister aux charmes de ces « oiseaux de malheur » qui attirent les marins pour mieux les dévorer. Le subtil aventurier fait couler de la cire dans les oreilles de ses hommes et se fait enchaîner au mât de son navire pour pouvoir apprécier la beauté de ces chants divins… Ainsi, il a vaincu les « goules » ou les harpies. Celles-ci n’ont pas d’écailles mais des plumes de rapaces. Le symbole reste intact. Ces créatures sont dangereuses, démones mi-femmes, mi serpents, leur perfidie s’adresse à l’être masculin !

 La sirène à la monstrueuse queue animale,  viendra provoquer de mystérieux naufrages tandis que les navires impuissants se fracasseront sur les rochers.

  Le mythe fondateur : La ville et la femme englouties

La ville engloutie, c’est bien sûr, la fabuleuse ville d’Ys, cité celte qui se serait située suivant les légendes de notre pays aux côtes déchirées et ensevelies par les flots, dans plusieurs lieux possibles, Pointe du Raz ou bien baie d’Audierne mais aussi chez les Coriosolites, d’après l’Histoire, à Fanum Martis (Temple de Mars) qui deviendra plus tard Corseul. Les voies romaines menaient au port d’Erquy, lieu d’échanges et de civilisation réputés. Les restes de nombreux objets gallo-romains dispersés aux cours des recherches archéologiques, témoignent de l’existence d’une ancienne cité ensevelie dans les sables de la baie. Qu’elle se nomme Réginéa ou Nazado, car les avis sont partagés sur son nom, ( Réginéa ou Réginca se serait située sur la Rance, non loin d’Aleth ou de Corseul, justement ) cette ville était sûrement l’une des reines des mers comme ses compagnes de la fameuse cité d’Ys.

Pourquoi cette diabolisation de la princesse Dahut-Ahès, assimilée à une démone, comme ses belles compagnes ? Pour comprendre ce mythe, il nous faut remonter à ses origines et  au conflit qui déchira le monde celte et celui de l’envahisseur romain. Dahut est représentée par les celtes comme « la bonne déesse » mais le christianisme en a fait un suppôt de Satan qui vend son âme au Diable et lui livre les clés (la clef est le symbole du mystère caché) de sa mystérieuse ville. Elle trahit ainsi son père le roi Graalon et plonge ys dans le chaos. Rejetée dans les ténèbres par saint Guénolé. Transformée à jamais en sirène maudite, elle s’enfonce dans l’océan. Que de symboles dans ce mythe ! L’image de la femme celte, déjà insoumise et libérée y croise celle de la religion officielle, devenue religion d’état, imposant l’ordre romain à ses envahisseurs. Inutile de préciser que tout cela n’était pas en faveur de notre Dahut réginéenne !

Elles étaient bien belles, les filles d’Erquy. On dit qu’elles n’étaient pas farouches et qu’elles séduisaient tous ces balourds de Romains qui tenaient garnison prés de là, sur l’oppidum rocailleux de la falaise, derrière la ville, abandonnant volontiers leurs postes pour se livrer aux plaisirs de l’amour avec ces ensorceleuses. Leurs lèvres parfumées et leur peau fine et transparente laissaient transparaître le vin dans leurs gorges enchanteresses… L’austère vertu romaine était oubliée et les chefs des légions sonnaient l’alarme en maudissant ces dangereuses sorcières…

Alors l’envahisseur demanda l’aide des saints austères qui arrivèrent dans « leurs auges de pierre » pour catéchiser la Bretagne et venir à la rescousse des malheureux légionnaires… Soyons vigilants ! Ces austères prédicateurs n’étaient pas des saints mais tout simplement des moines zélés et le paysan naïf a confondu « les auges de pierre » avec le lest de leurs navires… tout est miracle pour l’ignorance et la collaboration avec l’occupant n’a rien d’étonnant ! Ermites et évêques dénonçaient la turpitude de ces filles de Satan qui révéraient les dieux païens. Elles honoraient Brigid, déesse de la fécondité et lors de la grande fête d’Imbole, elles se livraient aux accouplements rituels.  Plus tard, on célèbrera l’abbesse sainte Brigitte, qui avec saint Patrick étaient révérés en Irlande puis en Bretagne.

 Tout cela arrangeait bien l’occupant, brutal et conformiste, modelé par les lois d’un état monolithique. Pour lui, la femme n’était qu’un objet de plaisir ou une reproductrice soumise au diktat du chef de famille. Il se méfiait des druides et de leur ordre moral librement consenti, de leur conception collectiviste de la propriété et se leur philosophie mystérieuse et orale dont on ne possédait aucun texte. Ce peuple dangereux conférait de grands pouvoirs aux femmes qui jouissaient d’une indépendance considérable. Jusqu’alors, les Romains avaient tout fait pour éradiquer le druidisme et imposer leurs lois et leur culture. Ils n’hésitèrent pas à commettre le grand massacre de l’île de Môn au nord ouest du Pays de Galles en l’an 60, détruisant toute la population, hommes, femmes enfants, accusée de druidisme et donc de trahison à l’état souverain.

Peu à peu, les patriarches persécutés se réfugièrent en forêts. Leurs adeptes entretenaient et propageaient les anciens cultes et célébraient secrètement les solstices et les fêtes de Beltaine en allumant des brasiers en l’honneur de Bélénos, le dieu solaire. Le premier août, on fêtait Lugh, dieu de la guerre et l’on pratiquait des sacrifices humains ou animaux. Au 1er novembre, la fête de Samain était sombre  et les morts circulaient librement parmi les vivants, ouvrant tout grand les portes de l’autre monde et révélant les catastrophes à venir avant la fin des temps.  Nous conservons encore curieusement le souvenir de cette fête de Samain, revenue chez nous par les pays anglo-saxons et rebaptisée Halloween avec tout son folklore de carnaval funèbre et magique… Nous, Bretons de petite Bretagne, avons toujours voué un culte sacré à nos morts. La nuit sacrée de Samain leur était consacrée et la porte de la maison leur était ouverte. Ils pouvaient se restaurer à la table et côtoyer les vivants qui leur ménageaient un accueil respectueux.

Fille de la mer et épouse de l’océan, comme ses sœurs les sirènes, la belle Dahut  savait bien que de siècle en siècle, les flots réclamaient leur tribut aux peuples de la côte. Déjà bien échancrée, la baie avait englouti de vastes forêts et certains îlots fantômes dressaient sinistrement leurs formes noires, masquant les écueils  aux malheureux navires.

Comme saint Guénolé l’avait fait pour Dahut et la ville d’Ys, les évêques condamnaient la prospère Nazado et sa princesse aux cheveux cuivrés. A n’en pas douter, elle était fille de Satan, fruit des accouplements avec Lilith, la maudite qui avait oser se rebeller contre «  l’ordre du père » ou « du roi » comme Adam, le premier homme, son créateur. Elle n’avait pas été tirée de la côte de ce dernier comme son autre épouse, Eve l’étourdie. Elle ne devait rien à personne et refusait de se soumettre à l’homme et à Dieu qui l’avaient rejetée pour la punir, avec l’ange de lumière, l’ange rebelle dans les gouffres infernaux. (Kabbale)

Depuis, Lilith avait trouvé refuge au fond des mers (lieu neutre) et ses filles, les sirènes poursuivaient implacablement les hommes dont elles attiraient les navires sur les brisants pour venger leur mère. Soutenus par les Romains, les prêtres et les ermites, prêchaient un nouvel ordre : la soumission à l’état et au chef de famille, la monogamie et la vertu. Les anciennes coutumes et les fêtes lubriques s’éteignaient à l’ombre de la croix et le culte des saints commençaient à se substituer à celui des dieux dont ils empruntaient les attributs et les pouvoirs.  L’enseignement des vénérables sombrait dans l’oubli et leurs préceptes sacrés étaient emportés par le vent avec les dernières feuilles mortes des vieux chênes.

Maudite par les évêques, Réginéa était à présent livrée à la malédiction, avec ses druides expirants. Quelques années plus tard, la colère des dieux rameuta tous les vents. Bélénos réveilla le feu de la terre et conspira avec l’océan pour venger sa fille. Un terrible raz de marée s’abattit sur la ville renégate, noyant la cité et ses environs jusqu’au Cotentin, engloutissant la forêt de Scissy désertée par les druides. Seuls quelques îlots comme celui du Mont- Saint –Michel et les îles anglo-normandes, attestèrent l’existence de cette partie de l’ancien continent. La mer s’enfonça encore davantage dans la terre, y creusant d’immenses baies et les déchirures de profonds estuaires…

Quels trésors à jamais engloutis, dorment au fond de ces mystérieuses grèves ?

  J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène…

      Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron,

 Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

     Les soupirs de la sainte et les cris de la fée 

     Gérard de Nerval. El Desdichado ( les Chimères)

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