Le Château de Noirmont

           par Brigitte Maurer et Christian Frémont

         C’est un château moderne de belle allure, magnifiquement situé au-dessus de la Chaussée, bâti en 1845 en moellons d’Erquy cachés par un enduit. Seules les pierres d’angle ainsi que l’encadrement des portes et fenêtres sont en granit de l’Ile-Grande. Il domine tout Erquy. Il est adossé aux falaises de grès couvertes de pins maritimes qui le protègent des vents du nord et nord-ouest.

C’est Adolphe Le Mordan de Langourian, né au lieu-dit Langourian le 27 mai 1818, qui construisit le château du Noirmont sur une partie de la lande d’Erquy en face de la vieille « échaussée ». On lui doit aussi le boisement de la propriété. Il épouse en 1848 Virginie Herpin à Dinan. Il décède en 1887 au Noirmont laissant le château à son fils Alfred.

Alfred Le Mordan de Langourian, né en 1851, épouse en 1879 Louise Guilhe la Combe de Villers née également en 1851. Il fut maire d’Erquy de 1888 à1911.

Alfred Le Mordan de Langourian 

     

Louise de Guilhe la Combe de Villers,
épouse d’Alfred Le Mordan de Langourian

      Leur fille Germaine épousa Alain du Breil de Pontbriand.

Alain du Breil de Pontbriand

L’entrée principale se situe rue de Tu-es-Roc ; on y accède par un portail en fer forgé.  Un petit panonceau nous indique « fondation du patrimoine ». Une allée tracée dans une étendue d’herbe mène à la demeure et fait découvrir une superbe vue d’Erquy.

La plus grande partie du parc est planté de pins maritimes et de quelques feuillus. Au détour des sentiers nous découvrons des grottes. La grotte principale, St-Gilles, était aménagée en lieu de recueillement. La statue de Saint-Gilles avec son loup était entourée de deux anges monumentaux, surmontée d’une statue de la Vierge dans une petite niche en pierre. Une seconde grotte abritait une statue de Sainte Marguerite écrasant le dragon. Ces statues ont malheureusement disparu aujourd’hui.

Au-dessus de la chaussée à flanc de falaise se trouvait un belvédère entouré d’un petit muret, le Petit Fort, qui permettait de passer des après-midis et de recevoir des amis tout en admirant le va-et-vient des bateaux de pêches ainsi que la superbe plage du centre. Aujourd’hui, le belvédère a disparu. Un autre point de vue, le Môle, avait été aménagé plus à l’Ouest.

A l’est du domaine se situaient les communs, appelée la Maisonneuve. On y trouvait les écuries, une mare appelée mare aux chevaux, ainsi qu’une basse-cour (poules pintades etc…). Un couple de paons signalait la présence d’un visiteur par leurs cris « Léon Léon !» Evelyne et Michel habitaient près du parc. Ils se souviennent qu’ils attendaient avec impatience la période de mue afin de ramasser les superbes plumes de ces volatiles. Jean Anouilh (1910 – 1987), qui possédait une maison à la Chaussée, aimait se promener dans le domaine. Les paons l’accueillaient de leurs cris. Inspiré par ce cri, le dramaturge donna le nom de Léon à l’un des personnages principaux d’une de ces pièces, Le nombril écrite en 1981.

Un espace pour des tortues, le parc à tortues, avait été aménagé. Ces dernières suscitaient la curiosité des enfants.

Par ailleurs, le fameux peintre Léon Hamonet avait l’habitude de poser son chevalet dans le parc face à la mer.

M. et Mme de la Bourdonnaye ont eu huit enfants tous nés au Noirmont : Francoise, Hervé, Patrick, Brigitte, Olivier, Marie Madeleine, Aliette, Raoul. Françoise et Marie-Madeleine se marièrent au Noirmont.

Ils employaient sept salariés pour l’entretien du château et l’éducation des enfants : une cuisinière, une aide-cuisinière,deux femmes de ménage, un jardinier, un chauffeur et une « demoiselle » pour l’éducation des plus jeunes. Ensuite les garçons allaient à Saint-Pierre et les filles à Notre-Dame. Mme Hélène Guérin, était la lavandière du domaine. Elle passait une journée ou deux par semaine de bonne heure le matin à tard le soir à laver, rincer et essorer le linge de toute la famille. Elle était souvent aidée par la cuisinière quand celle-ci était disponible. Francois le jardinier entretenait le parc. Le potager, de toute beauté, possédait des serres.

Une employée et la lingère, Jeannette
(photos de M. Chadelas)

En juin 1940, les Allemands ont voulu occuper le château. M. de la Bourdonnaye a fait sortir ses huit enfants, ce qui a dissuadé l’officier. A cette époque les occupants coupaient des arbres dans le cadre de la construction du  Mur de l’Atlantique. Le parc n’échappa pas à la règle. Ces derniers étaient transportés sur la plage du Bourg et de Caroual pour la construction des « asperges » dites de Rommel (du nom du Maréchal Rommel qui avait conçu ce dispositif de défense), destinées au minage des plages.

En 1944, le jour de Pâques, la mère de Mme de la Bourdonnaye, de la fenêtre de sa chambre, prit des photos du va-et-vient des camions allemands chargés de troncs de sapin. Un Allemand l’aperçoit : elle est arrêtée aux vêpres et emmenée à la Kommandantur (à l’hôtel de la Plage). M. Raoul Dupas (photographe à Erquy) ouvrit son labo afin de développer la pellicule et ainsi prouver aux Allemands qu’il n’y avait rien de suspect. Ils la prenaient en effet pour une espionne.

Les garçons et leur père avaient construit dans le parc, un abri couvert avec quelques vivres et couvertures pour se replier dans l’hypothèse d’un débarquement sur les plages d’Erquy. Ils avaient été informés que le Noirmont, se trouvant sur la trajectoire sémaphore de Tu-es-Roc-plage du centre , n’aurait pas résisté aux bombardements.

M. et Mme de la Bourdonnaye aimaient ouvrir leur parc lors de diverses manifestations. En particulier les fêtes de Tu-es-roc, les kermesses paroissiales, les retraites de communions etc…

*

Souvenirs d’une employée durant les années 1944-1945.

par Liliane Lemaître

Cette brève période durant laquelle elle séjourna épisodiquement au château du Noirmont, fut pour ma mère une page heureuse dans l’album des souvenirs.

   La demeure paternelle était à deux pas du domaine et le comte avait accepté d’employer la jeune fille en tant que couturière dans la lingerie, une jolie chambre dont la fenêtre donnait sur le bois tout rempli de chants d’oiseaux et de grimpettes d’écureuils. Du côté de la ferme, on entendait se lamenter le paon, poussant sa plainte sempiternelle… C’était un havre de paix et l’on y oubliait les aigreurs et les contraintes familiales.

Jeanne Lemaitre

A peine franchi, le premier muret d’entrée, Jeanne ne prenait pas la peine d’ouvrir la grille et sautait prestement dans le domaine enchanté. Pas de maisons à l’horizon, juste le babillage des bêtes de la ferme…  Pressés les uns contre les autres, les grands arbres se déhanchaient pour regarder l’intruse. Ils étaient tous là, alignés derrière leur clôture de pierre et dans les allées et les sentiers, ils se côtoyaient jusqu’au Cap d’Erquy, tout près des lacs bleus . Face à la vaste demeure, un bois de pins sombres à la forme pyramidale s’ébouriffait joliment. Lorsqu’on parcourait le domaine, les allées ménageaient toujours quelques jolies surprises au visiteur, petites clairières, plantées d’un ou deux palmiers ou statues désuètes qui rappelaient peut-être les « fabriques » des grands parcs anciens…  Impossible de savoir leur date de création et d’épiloguer à leur sujet ! Simplement, on peut affirmer qu’elles étaient charmantes.

  Les châtelains, écoutaient eux aussi avec plaisir, la voix des oiseaux. M. de Pontbriand avait composé une chansonnette dédiée aux tourterelles au refrain plutôt répétitif.

   « Paies-tu un coup, Ponpon

Payes-tu un coup ? » 

  Quant à Madame, elle possédait un hibou, qu’elle se plaisait à nommer mon « Z’ibou »

  Le comte adorait ses arbres. Imaginez donc son désespoir lorsque l’occupant allemand, dépêcha des groupes de travailleurs réquisitionnés pour couper les fûts des plus beaux spécimens et les planter comme moyen de défense, sur les plages.

C’était la guerre… Les soldats ennemis, se promenaient donc l’arme au poing et hantaient les bois… Il n’était pas rare que l’un d’eux se plante devant la fenêtre de la lingerie et pousse la chansonnette pour charmer la jeune lingère !  La fenêtre se fermait alors brutalement et le ténor en était pour ses frais !

    Le père de la jeune fille n’était pas tendre avec l’ennemi qu’il exécrait. Un jour maladroitement, elle remarqua admirativement la prestance de ces régiments à l’allure martiale et arrogante. Jeanne reçut aussitôt une cuisante taloche qui la mortifia pour longtemps car elle avait ces régiments en aversion.

Oui, c’était la guerre. Les garçons avaient quitté leur collège, le collège St-Francois-Xavier à Vannes et avaient été confiés aux bons soins d’un précepteur doté de son bachot. Ce jeune homme n’était autre qu’un ancien prisonnier de guerre évadé et recueilli dans le domaine pour la bonne cause.

  De leur côté, les garnements faisaient la guerre à leur vêtement qu’on retrouvait toujours en piètre état… Jeannette travaillait donc également sur ce front et le faisait au mieux pour réparer l’irréparable !

Le précepteur éduquait les jeunes gens mais il était également sensible au charme de la lingère et lui débitait force poèmes et extraits d’œuvres choisies.  Jeanne y prêtait une oreille complaisante car elle adorait les Lettres et avait été contrainte d’abandonner ses études à la suite d’une longue maladie. Lorsque le précepteur demanda la main de la jeune fille qui avait à peine vingt ans, elle se trouva bien ennuyée d’autant plus que ses parents souhaitaient fort ce mariage…  Mais comme on le sait, « l’amour est enfant de bohême et n’a jamais connu de lois. »

Hervé de La Bourdonnaye et son précepteur.

Jeannette rêvait de partir faire les vendanges avec la famille du comte qui possédait des vignobles mais… ce fut peine perdue !

 Il y avait tout de même de bons moments. Parfois, la cuisinière Yvonne demandait à la petite lingère de l’aider dans le service de table, surtout lorsqu’il y avait du beau monde au château.  Ces jours-là, les dames gardaient leurs grands chapeaux par élégance sans doute mais surtout par souci de l’étiquette. Il fallait prendre soin de passer les plats du bon côté et ce n’était guère facile…. Le service se faisait au rez-de-chaussée et l’on accédait à la salle à manger par un étroit escalier où l’on devait par un jeu de contorsions, maintenir les vastes plats. Naturellement, l’entrée, solennelle, s’effectuait sur les notes convenues du traditionnel « madame est servie ».

Menu de « retour de noces  » au Noirmont en 1913.
On remarquer le design Art Nouveau de ce menu
ainsi que le nombre impressionnant des services : bouchées Montglas (garnies de salpicon ornées de petites escalopes de foie gras et de lames de truffes), pré-salé, poulet rôti et foie gras précédant les inévitables entremets et dessert.

Ce jour-là, madame ne fut pas servie, car le plat de légumes, mal équilibré, atterrit dans la place, dans le silence glacé des assistants figés par l’horreur du désastre. Il n’y eut pas de commentaires ! On faisait parfois des « chanciaux », plat plus simple du Berry.  Il s’agissait d’une crêpe épaisse fourrée aux pommes. Tous se régalaient alors autour de cette cuisine bon enfant.

   Ainsi allait la vie avec ses joies et ses peines.

Avant de quitter le pays, l’occupant avait mijoté une dernière destruction. Jeanne se trouvait au château ce jour-là, occupée à fignoler de petits travaux de couture dans la lingerie. Justement, elle venait d’achever une petite croix de Lorraine qu’elle avait brodée. Tout à coup, sa tête pensa exploser sous un fracas épouvantable. D’abord tétanisée par la peur, elle s’était précipitée à l’extérieur. Aliette, la petite dernière, « mademoiselle Pompadour », comme la surnommait sa maman qui admirait son teint délicat, la suivait en hurlant. Jeannette la prit dans ses bras. Yvonne secouait en pestant son tablier sali par les cendres que transportait le vent. C’était un dernier sale coup des « boches ».  Au nord, à l’arrière du domaine, le ciel noir roulait de grosses nuées d’incendie. Le sémaphore venait d’être détruit.

 – Ah ! Qu’ils aillent donc au diable ! Qu’ils nous fichent la paix ! Ils ont fait assez de mal comme ça !

C’était vrai que le pays avait payé son tribut de morts et de malheur à l’ennemi. Elle revoyait l’hommage de la population aux résistants et aux otages fusillés, autour des onze cercueils chargés de fleurs, sur la place de l’église, après les derniers combats. Pourtant, elle avait peu souffert de ces années d’occupation. 

   Lorsque la guerre fut finie, que la vie reprit tranquillement, Jeanne se rendait souvent dans les bois du Noirmont. Elle y était accompagnée par une petite fille qui lisait et passait son temps à s’émerveiller des grottes découvertes au détour d’un sentier, ou de la forme des feuilles qu’elle tressait en guirlandes.  Elle fit même sa retraite de communion dans ce bel endroit qui lui a toujours semblé un peu magique.

*

Nous remercions M. et Mme Patrick de la Bourdonnaye ainsi que leurs fils Arnaud et Éric pour leur accueil et leur participation.

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