Le Journal de Régine – 1944

Nous publions ici quelques extraits du journal (fictif) tenu, de janvier à juin 1944, par une jeune mère de famille et commerçante d’Erquy. Ces quelques pages visent à présenter au lecteur ce que pouvait être alors la vie quotidienne dans notre commune occupée.

2 janvier 1944 – Nous nous sommes retrouvés aujourd’hui plusieurs familles à l’hôtel Vétier pour préparer les colis de nos prisonniers. La Croix-Rouge était là aussi pour nous aider et compléter nos envois. Le colis de Louis contenait du chocolat, du tabac, des haricots en conserve – les derniers qui me restaient que j’avais préparés l’été dernier, du lard et du pain, plus les photos que j’avais fait faire des enfants avec une lettre que lui avait écrite Anne et un dessin d’Yves. Moi aussi bien sûr, je lui ai mis un mot, mais je n’arrive pas vraiment à lui écrire une lettre, sachant qu’elle sera lue par les Allemands à l’arrivée au camp.

7 janvier – Gagné 1.500 francs à la Loterie Nationale avec un billet finissant par 00. J’aurais préféré le gros lot (six millions), mais c’est toujours bon à prendre.

9 janvier – Aujourd’hui dimanche, je suis allée en vélo voir Papa et Maman chez eux à Plurien. J’ai confié les enfants à Marie-Jeanne qui les a emmenés à la messe. Ca m’a fait du bien de me sentir un peu libre pour une fois. Enfin, libre, c’est façon de parler parce que, à la Chapelle, j’ai été arrêtée par deux Allemands qui m’ont demandé mes papiers ; tout s’est bien passé et ils m’ont laissée repartir mais je n’ai pas aimé la façon insistante dont m’a regardée l’un d’entre eux.

J’ai mangé du bourguignon avec mes parents (quel bonheur !) et ils m’ont donné un rosbif pour régaler les petits, m’ont-ils dit, plus deux bouteilles de cidre, un chou et des pommes. Je suis rentrée en milieu d’après-midi, et, après nous être bien emmitouflés, nous sommes sortis faire un tour sur le Boulevard de la Grève, Anne, Yves et moi : ils ont joué un moment dans les sables de la dune pendant que je relisais la lettre de Louis à l’abri d’une cabine de bain. J’ai pensé en pleurant à toutes ces années perdues sans Louis, aux enfants qui ne connaissent plus leur papa, et que leur papa ne connaît pas non plus (ou si peu en tout cas) …

10 janvier – Pendant que j’étais à l’épicerie ce matin, Mme Legal, la couturière, est passée à la maison pour refaire la garde-robe d‘Anne : elle a astucieusement rallongé ses jupes avec des bandes de tissu qu’elle avait apportées. Esthétiquement, le résultat est un peu moyen, mais enfin c’est toujours ça… Et puis elle a repris plusieurs draps qui commençaient à faiblir en les coupant par la longueur pour remettre au milieu les bords moins usagés. Je ne l’ai pas payée en argent, mais en tickets de rationnement et en nature : elle m’avait dit qu’elle voulait de l’ersatz de café et du beurre que j’ai apportés du magasin.

11 janvier – Rien de spécial aujourd’hui. J’ai dû refuser de vendre aujourd’hui à plusieurs personnes qui n’avaient plus de tickets. Ca me fait mal au cœur, mais si je commence à faire des exceptions, je sais bien que je ne m’en sortirai pas. Une dame (que je ne connaissais pas) m’a insultée et m’a même traitée à voix basse de collabo.
Le soldat allemand, le même qu’avant-hier, est venu seul au café à un moment où il n’y avait personne (c’était en début d’après-midi). Il avait l’air de très bien savoir que c’est moi qui le tiens (m’a-t-il suivie ?). Il a commencé à me faire du gringue avec ses gros sabots. Je feignais de ne pas l’entendre, mais c’était difficile, vu que nous étions seuls lui et moi, et je ne pouvais pas non plus être grossière pour ne pas m’attirer d’ennuis. Alors je l’ai servi et je suis passée côté épicerie faire un peu de rangement. Il a voulu me suivre, mais heureusement la mère Jacques est entrée à ce moment-là. Du coup il est parti en me laissant son dû sur le comptoir. J’espère qu’il va m’oublier…

12 janvier – M. Zeller, de la villa le Goulet, est venu faire quelques courses à l’épicerie : je ne sais pas s’il faut croire tout ce qu’on raconte sur lui et les expéditions qu’il mène pour le compte de la Gestapo ; si oui, ça fait froid dans le dos. (suite…)

Les danseuses et danseurs de l’Opéra à Erquy

Une féerie de ballets sous la présidence de M. André Cornu
Source : Ouest-France de juillet 1955 (estimation)

La soirée de gala organisée avec le concours des artistes et musiciens de l’Opéra marquera une date mémorable dans les annales de la ville d’Erquy et de sa région. Cette expression de la beauté qu’est la chorégraphie fut une révélation pour certains et un régal pour les initiés. On doit rendre grâce à M. André Cornu, secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, d’avoir fait bénéficier Erquy d’un spectacle aussi prestigieux et reconnaître les mérites de tous ceux qui ont eu la lourde tâche de mettre sur pied une pareille manifestation. C’était en effet une gageure que de vouloir organiser un tel gala en plein air au milieu d’une période pluvieuse comme celle que nous connaissons. Mais la fortune sourit aux audacieux, dit-on, et les dieux aidant, le temps fut exceptionnellement beau, condition indispensable du succès.

L’organisation matérielle se révéla parfaite ; sur le terrain des sports un vaste podium de 100 m² couvert, artistement décoré et parfaitement éclairé par de nombreux projecteurs, était dressé face à d’innombrables rangées de fauteuils et de chaises. Des poteaux, supportant des oriflammes et des guirlandes lumineuses, délimitaient l’enceinte réservée aux spectateurs. Disons tout de suite que le succès a récompensé les organisateurs puisque c’est à 1.500 environ qu’on peut évaluer le nombre des assistants venus de tous les coins du département. Une telle affluence nécessitait évidemment la présence d’un service d’ordre renforcé. Ce dernier mis en place à 19h30 était assuré par 50 gendarmes en grande tenue sous le commandement du capitaine Brizout de Barneville, commandant la section de Saint-Brieuc et l’adjudant Bideau, commandant la brigade de Pléneuf. A l’intérieur du parc des sports, les pompiers d’Erquy, commandés par l’adjudant Paupardin, étaient prêts à parer à toute éventualité.

Arrivé de bonne heure, M. André Cornu, maire d’Erquy, accueillait ses invités. Parmi les (suite…)

Les Quadras de 1971 n’étaient pas des rigolos

« Au printemps 1971, lors de l’entraînement d’une bande
de copains d’Erquy et quelques uns de Plurien (Gouédard étant un ancien maire),
flirtant avec la quarantaine et surtout pas entraînés …
« Cet entraînement s’est fait sur Erquy et la côte de la Mission citée est à ce jour
la rue du Bois de Cavé : il aurait fallu en avoir sous la pédale !…
Jo Haguet, né en 1926, était chef d’orchestre et participait à toutes les fêtes.
Il nous a quitté en 1995.

Texte de Jo Haguet

Hier matin, ne sachant comment passer le temps
Je cherchais vainement quelque divertissement.
L’idée me vint soudain sur le coup de dix heures
De partir en bagnole au devant des coureurs.
On m’avait dit la veille : « toi qui aime le vélo,
Paraît qu’il va passer un p’loton d’rigolos. »
C’est tout ce que je savais, pour en connaître plus
Une seule solution : constater de visu !
Contact, démarreur et me voilà parti !
Ils devaient arriver par la route d’Erquy.
J’eus à peine le temps de chauffer le moteur
Quant, tout à coup surgit le troupeau pédaleur
Je restais sidéré devant un tel spectacle
Un p’loton essoufflé ? Que dis-je une débâcle !
L’exode de 40 et la Bérézina
Sont de la rigolade auprès d’ce machin là.
On dit qu’au Cap Fréhel les jours de grand vent
Ça fait un tintamarre, Eh bien mes ptits enfants
Le coup du Pakistan la bombe d’Hiroshima

Comparés aux cyclos c’étaient du cinéma !
Ils se traînaient poussifs tout au long de la route
Soufflant, jurant, rageant, suant à grosses gouttes.
En passant près de moi l’un d’eux l’air éperdu,
Me lança un regard de pauvre chien battu.
Pour sauver la façade et rejoindre ses frères
Il me dit : « Mets en route j’m’accroche à la portière »
Mon bon cœur m’incitait bien sûr à l’écouter
Mais y’a le règlement, il faut le respecter.
Je passai la première laissant là le vaincu,

(suite…)

Les Journées de Fêtes à Erquy avant 1914

(source : Archives Départementales des Côtes d’Armor)

Nous avons trouvé les affiches de présentation des fêtes organisées à Erquy : la première date de 1893 et la dernière de 1911, soit sur une période de 19 années ; après la guerre de 1914 – 1918, nous disposons du programme de l’année 1925 qui a occupé 2 dimanches consécutifs – les 2 et 9 août – et, il semble, que d’après les témoignages de certaines personnes, les fêtes se seraient arrêtées avant le début de la guerre de 1939 – 1945.
Nous n’évoquerons que les fêtes d’avant 1914 (par cohérence) en indiquant que sur la période, elles ont été organisées par le même ‘comité directeur’ :
Président : M. le Maire, A. Le Mordan de Langourian,
Vice-Président : J. de Kerjégu,
Commissaire général : Du Boislouveau,
Trésorier secrétaire : L. Renault, remplacé en 1907 par J.-B. Chatellier.
C’est dans la seconde quinzaine du mois d’août qu’une journée de fête se déroulait à Erquy. Si en 1893, c’est le 13 août qui fut choisi, en 1896, la date retenue fut le 30 août ; et nous trouverons dans l’ordre les 16, 18, 19, 20, 21, 22 et 27 !
Jusqu’en 1900, la journée commençait à 7 heures 30 du matin par une distribution de pain aux pauvres de la commune. Par la suite, cette pratique n’est plus mentionnée.
Ensuite :
Le Tir à la cible
A 7 heures 30 ou 8 heures du matin, ‘Tir à la cible aux Ecrites sur la plage d’Erquy’, sachant que seul l’usage du fusil de chasse est admis. La participation est de 0,25 franc par coup de fusil.
Le premier prix est de 30 francs en 2 séries, soit 20 francs pour la 1ère série et 10 francs pour la deuxième ; le second prix est de 20 francs, soit 15 francs pour la 1ère série et 5 francs pour la deuxième.
Mais cette organisation de 1893 semble compliquée car dès 1894, on s’est orienté vers un ‘prix unique de 30 francs’ avant d’interrompre cette épreuve pour la retrouver en 1898 avec comme prix ‘un objet d’art’ et en 1899 avec un ‘prix unique de 15 francs’ ; l’arrêt est ensuite définitif.
Les Régates
Elles étaient programmées, en fonction du niveau de la mer, généralement le matin vers 9 heures ou 10 heures, mais il y eu également 8 heures et même 7 heures 30 ! ou dans l’après midi vers 15 ou 16 heures.
Il est prévu que seuls les bateaux de pêche compris entre le Cap Fréhel et Dahouët sont admis à concourir. Le départ de chaque course est annoncé par un coup de canon.
En 1893, l’organisation est la suivante :
(suite…)

Excursion à Erquy – 1883

(d’après Pléneuf et ses environs, Guide du Baigneur de Eugène Danycan de l’Espine)

En quittant Bienassis, je pris l’avenue d’Erquy, magnifique allée bordée de plusieurs rangs de chênes séculaires ; je passai près d’une ferme neuve, Bellevue, dépendante du château. De chaque côté de la cour les étables, granges, écuries et bâtiments d’exploitation ; je traversai le hameau de La Couture, et en moins d’une heure j’arrivais à Erquy par une route ravissante.

C’est l’ancien maire qui a doté sa commune de cette nouvelle route qui borde la mer : c’est en petit le chemin de la Corniche, si admiré de tous les favorisés de la fortune, qui vont l’hiver se réchauffer au soleil de Nice, sur les bords enchanteurs de la Méditerranée. Comme Mignon je pourrais m’écrier : ce pays où fleurit l’oranger, le pays des fruits d’or et des roses vermeilles, où la brise est si douce, l’air si embaumé du parfum de l’oranger et de la violette. Oui, c’est là que je voudrais vivre, aimer et mourir ; l’Eden devait exister dans ce lieu privilégié.

Autrefois, la route d’Erquy était très accidentée ; de nombreuses montées vous faisaient perdre un temps considérable.
La baie d’Erquy ressemble à un lac des Pyrénées, car la mer a cette teinte bleu d’azur du lac d’Oo ou de Gaube. L’illusion est complète : en voyant ces côtes arides, ces roches nues, ces carrières de grès, on se croirait dans les Pyrénées.

Erquy est la commune la plus importante du canton de Pléneuf ; sa population dépasse 2.700 habitants. L’église est sous le vocable de Saint-Pierre ; un affreux clocher en pierres du pays l’écrase ; il devait y en avoir deux, mais un seul suffit, car il est peu gracieux et élégant. Les Soeurs de cet ordre admirable de Saint-Vincent de Paul dirigent une salle d’asile et l’école communale ; bureau de poste, syndic des gens de mer, capitaine des douanes, sémaphore. Le bourg est bâti au bord de la mer, dans une vallée, un ancien marais. Erquy a un petit port qui abrite un grand nombre de bateaux pêcheurs.

Ici, au moins, les étrangers peuvent trouver du poisson. On prend beaucoup de maquereaux dans la saison : tandis qu’à Pléneuf le poisson est un mythe ; on en mangerait plus facilement à Clermont ou à Cahors, car les chemins de fer apportent partout le poisson de mer. Pendant le carême, je suis obligé de l’acheter à Lamballe ; quel avantage d’habiter au bord de la Manche ! Si vous aimez le poisson, venez à Erquy et non pas à Pléneuf.

Erquy a été autrefois une station romaine, il y a encore des traces d’un ancien établissement, et, dans les ruines, je vis des briques, des poteries romaines : c’est sans doute Rheginea. Prés du sémaphore, emplacement d’un camp retranché. Je visitai avec intérêt les belles carrières d’Erquy, d’où l’on extrait de magnifiques blocs, des poteaux de quatre et cinq mètres de longueur. Une Société expédie des pavés à Rennes, Le Mans et Paris. Dans les rues de la capitale, vous foulez le grès d’Erquy. On est parvenu à tailler et à piquer cette pierre très dure. On l’emploie pour embrasures de fenêtres dans la construction des maisons.

Tout le long de la grève d’Erquy on a bâti de jolies villas ; cette plage est bien moins belle que celle de Pléneuf. Le cimetière domine la rade ; au milieu, une chapelle gothique dans les caveaux de laquelle se trouvent les anciens propriétaires de Bienassis : elle contient un grand nombre de membres de la famille, et à côté de l’aïeule se trouve la tombe d’un enfant. La mort n’y regarde pas de si près : elle fauche les têtes à cheveux blancs comme à boucles dorées.
Il y a quelques années, dans les ruines du vieux sémaphore, une femme étonnante, appelée Fanchon Sabot, habitait dans cette masure sans toiture dont elle s’était emparée ; on ne put jamais la déloger ; elle lassa la patience du gardien du sémaphore qui finit par la laisser tranquille. Que n’est-elle encore de ce monde, je vous l’aurais présentée !

Pour arriver chez elle, il fallait passer par-dessus le mur croulant au moyen d’une échelle. La châtelaine du lieu vous faisait une belle révérence et vous recevait parfaitement : elle était grande, et malgré les années, on voyait qu’elle avait dû être fort belle. De taille élancée et de manières élégantes, cette femme nous accueillit avec beaucoup de grâce ; elle était habituée voir de nobles visiteurs dans son taudis. Elle nous raconta sa vie, très accidentée et très agitée ; on pourrait en écrire un roman en deux volumes, avec des anecdotes très piquantes. Toujours seule, elle se trouvait heureuse ; elle n’avait pas de voisins, ne craignait donc pas les cancans, les médisances et les calomnies. – Allons, Fanchon, toutes ces histoires qui circulent sur votre compte, sont-elles vraies ? – Allons, racontez-moi cela, j’écoute avec attention.
Avant de vous narrer son discours, je veux vous photographier cette créature bizarre et originale.

Elle vivait en philosophe, aimait la mer, la liberté, les fleurs. Sa coiffure se composait d’un bonnet de fourrures, orné de fleurs de la saison : ce jour-là il était garni de dahlias. Au printemps, elle mettait des violettes, l’été des roses, l’hiver du laurier-fleur. Elle aimait aussi à chanter et à danser. D’une voix sonore elle nous chanta une romance de sa composition, avec tant d’expression et de brio que j’étais tenté de danser. Voici le refrain :
C’est la maison du gouvernement,
Où l’on n’entend que de grands coups de vent.

Elle nous parla de ses bonnes fortunes de jeunesse, de ses amours, de ses malheurs ; tout cela peu édifiant, j’en conviens. Je fus même un peu désillusionné en l’entendant raconter elle-même son existence, plutôt celle d’une sorcière que d’une femme bretonne.

Elle recevait beaucoup de visites : la famille du château de Bienassis la protégeait et lui faisait beaucoup de bien ; la bonne dame lui avait donné un lit et une armoire ; elle priait bien le Bon Dieu pour elle. L’auteur si mordant et si étincelant d’esprit, Louis Veuillot, qui a écrit les Odeurs de Paris, est venu passer un été à Erquy, où il a écrit Ça et là. Fanchon le connaissait, il en parle dans son livre ; elle était très fière de cela, elle se considérait comme la célébrité du lieu. « J’ai chanté, me dit-elle, devant Monseigneur l’évêque de Saint-Brieuc, oui dà c’est bien vrai. – J’espère que c’était un cantique, ma vieille, et non une chanson de votre composition ! » Elle avait une prédilection pour le café ; nous lui en portâmes de quoi faire plusieurs tasses. – Oh ! mon bon monsieur, que vous êtes donc charitable pour la vieille Fanchon, la fée des grèves d’Erquy.
Elle avait eu des malheurs, en perdant un fils, qu’elle pleurait toujours. – Avez-vous donc été mariée, êtes vous veuve ? « Oh que nenni ! dit-elle, les hommes, je n’en voulons pas. » Je m’étais promis de revenir la voir, mais l’hiver suivant la fée disparut de la terre ; à sa place j’aurais voulu être enterré près de ma demeure : on aurait pu au moins visiter la tombe de cette femme extraordinaire.

Je descendis sur la grève, au bas du sémaphore ; je vis le cap Fréhel et les îles de Chausey dans le lointain. Je pris le courrier d’Erquy et je m’arrêtai à Pléneuf, pour me reposer. Demain, si vous le voulez bien, nous ferons le voyage du cap Fréhel ; la route est assez longue, il faudra partir de bon matin et apporter des provisions, car dans les landes de Fréhel, on ne trouve que de la bruyère.

Contributeur : Sylvie Moret

Excursion à Bienassis – 1883

(d’après Pléneuf et ses environs, Guide du Baigneur de Eugène Danycan de L’Espine)

Prenez le courrier de Pléneuf à Erquy, il s’arrête à huit heures sur la place de Lourmel. A quatre kilomètres du bourg, vous passez près des beaux bois de Bienassis ; descendez de voiture, car le château de Bienassis est remarquable par son architecture, sa belle façade, ses tours, son donjon, ses murs crénelés, ses douves d’eau vive, son esplanade, ses cours et ses avenues.

On ne pouvait mieux appeler ce château, car il est très bien situé, il est bien assis. Une splendide avenue, large comme les Champs Élysées à Paris, conduit à une vaste esplanade. On traverse les douves sur deux ponts, et l’on pénètre par un porche dans la cour d’honneur, entourée de murs à créneaux et bordée des communs, écuries, etc., etc. Il y a près de deux kilomètres entre l’entrée de la grande avenue et le château. Près de l’esplanade, deux beaux wellingtonias, arbres d’essence résineuse.

De belles vaches jersiaises pâturaient un gazon bien fourni et émaillé de marguerites, ces ravissantes compagnes de la verdure. A droite, une pièce d’eau, avec île plantée de peupliers. La porte d’entrée est flanquée de deux tourelles, avec meurtrières. Bienassis est un vrai château-fort. Le général de Lourmel disait à l’aimable châtelaine : « Si la Bretagne était envahie, je viendrais établir mon quartier général chez vous, et je ferais de Bienassis un blockhaus imprenable.» Ce brave général n’a pas eu la douleur immense de voir la France envahie, cette France qu’il adorait et pour laquelle il avait tant de fois versé son sang. La Crimée a été son dernier champ de bataille, et Inkermann sa glorieuse tombe. Il est mort au champ d’honneur.

Un perron à deux rampes en pierres de taille conduit à deux portes par lesquelles on entre au château ; elles s’ouvrent sur une vaste salle de gardes, peinte à fresque. L’escalier de pierre est magnifique, la rampe est en granit sculpté. Le salon d’honneur est immense, il tient toute une aile du château : au fond, une grande cheminée en pierre de taille ; l’intérieur est garni de plantes, de feuillages et de fleurs.

Un joli parterre où je remarquai des rosiers si élevés que je prenais leurs troncs pour des arbres : ils étaient couverts de fleurs parmi lesquelles je reconnus, souvenir de la Malmaison, géant des batailles, et une collection de roses thé.

Le château est bâti sur un ilôt. On me fit monter au donjon, d’où la vue s’étend jusqu’à Jersey que l’on aperçoit très bien avec une longue vue. Je traversai les douves pour me rendre au jardin qui a plus de deux hectares ; il est entouré de murs. Ce jardin est parfaitement planté d’arbres fruitiers et d’espaliers ; les poiriers pliaient sous la charge ainsi que les abricotiers. Un beau cèdre du Liban, des magnolias, des eucalyptus que l’on cherche à acclimater. Cet arbre croît très vite et a des propriétés balsamiques très précieuses ; dans les terrains marécageux, il purifie l’atmosphère. On en a planté des bois entiers, des taillis véritables tout autour du Vatican, ce palais merveilleux des Papes et qui est maintenant leur prison. J’ai vu l’immortel et grand Pie IX se promener dans ses jardins, plantés d’orangers et de citronniers, de lauriers roses et de charmilles. …/…

Le château a une façade très régulière ; aux deux extrémités, de grosses tours ; derrière, donjon et tourelles. Un des pavillons de la cour principale sert de chapelle, l’autre de maison de garde. Sur les douves, des cygnes, des outardes et toute une tribu de canards au riche plumage. …/…

Le bois de Bienassis est vaste et bien percé de beaux arbres de futaie, chênes, hêtres, châtaigniers, sapins, etc. ; des taillis où l’on peu chasser le renard et la bécasse en hiver, les lapins y fourmillent.
Le bois est situé dans trois communes, Erquy, Pléneuf et Saint Alban ; il y a même un carrefour où les curés de ces trois paroisses pourraient s’asseoir à la même table, chacun chez eux, sur leur propre territoire ; c’est assez curieux.

La mer est à trois kilomètres de Bienassis ; la grève la plus voisine est cette belle grève de la Ville-Berneuf ; une jolie route pour y arriver, traverse une poétique vallée. Erquy est à six kilomètres.

Ma description est bien incomplète : mais, malgré bien des lacunes, vous pouvez comprendre ce qu’est ce château où tout se trouve réuni : habitation splendide, bois superbes, eaux vives, grande étendue de terrain, vue immense : c’est bien un séjour enchanteur.

Tout autour de Bienassis, de grandes prairies, plusieurs avenues très longues conduisent à ce château princier ; je ne connais pas de plus magnifique propriété, tout y est grandiose : de nombreuses fermes font partie de cette terre de Bienassis. Il y a deux ans, j’eus la douleur de voir quitter les propriétaires, mes voisins et mes meilleurs amis. Comme on était bien reçu, bien accueilli par ces aimables châtelains qui vous offraient une si cordiale hospitalité ! On avait toujours le désir d’y revenir au plus tôt. Un frère du châtelain est mort député d’Ille-et-Vilaine. C’était un homme de grande valeur, maire de Saint-Servan, et conseiller général de cette ville, où ses funérailles furent un deuil public. Tous ses concitoyens furent recevoir son corps à la gare ; il mourut à Menton dans la force de l’âge. Le cortège suivit les rues de la ville pour se rendre à son domicile. Tous les magasins étaient fermés sur le passage du convoi.
Orateur distingué, s’assimilant avec une grande facilité toutes les questions, le jeune député breton avait acquis à la Chambre une légitime autorité. Certainement, si la mort n’avait pas enlevé cet homme supérieur, un bel avenir lui était réservé et il était considéré comme le ministre du lendemain. Son corps repose dans une chapelle funéraire du cimetière d’Erquy. Son grand-père, brillant général, fut tué pendant la guerre d’Espagne, sous le premier Empire.

Image montrant l’allée et les bois avant la tempête du samedi 17 octobre 1987

Bienassis appartient en ce moment au fils d’une contre-amiral, mort dernièrement, sénateur des Côtes-du-Nord. Les trois frères, nés à Saint Brieuc, représentèrent tous les trois des circonscriptions des Côtes-du-Nord et du Finistère.
Les deux aînés étaient sénateur et député de Brest, le troisième, le contre-amiral, sénateur des Côtes-du-Nord, précédemment député de Saint Brieuc ; cette famille a rendu de grands services à la Bretagne. Le député de Brest fut un agronome distingué ; il avait la ferme école de Trévarey, pépinière où se recrutaient d’excellents fermiers.
Son neveu, le nouveau propriétaire du château, est jeune et à la tête d’une grande fortune ; il peut donc faire beaucoup de bien à Erquy. Il aime beaucoup sa propriété et s’y fixera complètement ; cela se conçoit. En envoyant un salut amical à l’ancien châtelain, je me réjouis de voir ce château habité par un compatriote dont la famille est liée à la mienne depuis cinquante ans.

Contributeur : Sylvie Moret

Programmes de Concerts à Erquy 1898 – 1913

Un coup d’œil inattendu sur la vie culturelle d’Erquy au début du siècle dernier nous est offert par une assez curieuse collection de programmes, récemment retrouvée, concernant les concerts donnés au profit de l’école des frères – école Saint-Pierre.

Présentés sous des formats divers en taille et en orientation, parfois recto-verso, parfois en livret, ces programmes sont illustrés par Ernest Besnier, un avocat versaillais qui, depuis 1896, venait résider à Erquy pour le temps des vacances d’été.

Chaque année, le dessin à la plume donne de la bourgade un aperçu nouveau. C’est parfois une vue d’ensemble sur les barques à l’amarre dans le port, sur les Réginéens à la sortie de la messe ou sur la plage du Centre croquée depuis le Noirmont où la fanfare a étonnamment abandonné ses cuivres et ses tambours au pied d’un pin. Mais le plus souvent, l’artiste assemble deux à deux ou trois à trois, dans des configurations renouvelées, de petites vignettes : une vue du bourg, une vue du port, une jeune femme en coiffe, des enfants qui jouent autour d’une charrette, un moulin, les villas sur le Boulevard, Bien-Assis, la Heussaye ; le tout généralement dominé par la silhouette de l’église ou une croix qui soulignent la dimension chrétienne de la manifestation. Quant à l’énoncé : Concert au profit de l’école des frères, il est le plus souvent porté par un ruban flottant qui traverse l’image de part en part.

Outre l’inventivité de cette illustration, on ne peut manquer de relever l’intérêt historique de ces programmes qui donnent à voir la bourgade d’Erquy dans les années 1900, encore si peu construite et toute blottie autour de son église ; ses habitants aussi avec leurs éléments de costume caractéristiques : les coiffes, les sabots, les canotiers des jeunes garçons endimanchés ; le port, encore inachevé sur le programme de 1898, mais équipé de son nouveau phare sur celui de 1899, les barques à voile et, détail pathétique sur le programme de 1899, la présence de la goélette Le Saint-Michel, échouée le long du quai : on sait que deux ans plus tard, elle ne reviendra pas de sa campagne à Terre-Neuve.

Le concert lui-même a lieu en matinée fin août dans la grande salle de l’école Saint-Pierre. Il se présente habituellement en trois parties avec entr’actes, consacrés le premier à une quête au profit de l’œuvre, le second à un buffet.

La programmation est très éclectique : récitation poétique (l’Oceano nox, de Victor Hugo ou l’Epave de François Coppée), de nombreuses parties purement instrumentales, piano, violoncelle, guitare, …, exécutées par de simples particuliers, parfois médailles du Conservatoire de Paris, comme les sœurs Filon, par des professionnels parisiens, voire par le compositeur lui-même (Josep Ferrer, du Conservatoire de Barcelone, par exemple) ; du chant enfin, accompagné ou non et interprété tantôt par des locaux, estivants pour la plupart, tantôt par des cantatrices de l’Opéra de Paris. Les grands classiques – Bach, Mozart, Beethoven, Chopin et Liszt, Gounod, Bizet, Schubert et Verdi – ne sont pas absents ; les contemporains non plus : Delibes, Massenet, Saint-Saens, Reynaldo-Hahn et Fauré. On n’hésite pas à convoquer les musiques d’ailleurs – de Norvège (Grieg), de Pologne (Winiawski), d’Italie (Mascagni), d’Espagne (J. Arcas) ou d’Allemagne (Goltermann) ; mais la veine régionaliste de Botrel et Yann-Nibor, est, elle aussi, présente. Pour faire bref, – la liste est longue et l’on ne saurait citer tous les compositeurs interprétés lors de ces concerts réginéens – on retiendra enfin le seul nom féminin de la liste, celui de Cécile Cheminade, compositrice de l’époque.

Ces matinées se terminent par la représentation d’un lever de rideau à deux ou trois personnages souvent interprétés par ceux-là même qui jouaient du violon ou chantaient l’instant d’avant. Il s’agit de saynètes dues à la plume de jeunes auteurs contemporains largement oubliés aujourd’hui, dont deux pourtant Gavault et Maurey devaient prendre peu de temps après la direction de deux théâtres parisiens, l’Odéon et les Variétés.

On imagine bien que ce concert devait se donner des airs de mondanités et résonner à sa façon dans la petite société réginéenne comme l’un des marqueurs de la fin des vacances d’été : un point d’orgue en somme. Qu’il serait plaisant de mettre la main sur quelques vieux clichés jaunis et oubliés qui en auraient saisi sur le vif les artistes et le public ! …

Contributeur : Bernard Besnier