Un natif d’Erquy au contact des deux guerres mondiales (2ème partie : 1917)

(source ‘Journal de Route’ d’Albert Guyomard)

1917

  Le 7 janvier, relève et arrivée à Blercourt à 14 h 00.

 Le 21 janvier, retour en ligne vers Villers-les-Moines.

 Le 12 février, « votre permission est signée, monsieur l’aspirant. Vous pouvez partir quand vous voudrez ! »

« Le dernier courrier d’Erquy est parti quand je débarque à Lamballe le 13 février vers 16 heures. Passer la nuit à l’hôtel Bertin ne me tente pas. Louer une bicyclette ? Je n’en trouverai que d’usagées susceptibles de me laisser en panne en pleine campagne. La meilleure solution est encore de gagner Erquy à pied. »

« La joie de revenir au pays me donne des ailes. Malgré le poids de ma valise, j’abats près de 6 kms à l’heure. La nuit tombe à Saint-Aaron, elle est complète à La Bouillie ; je me sens toutefois proche du but et m’attaque plus hardiment aux 8 derniers kilomètres. Je surprends ma mère, ma marraine, son mari en instance de réforme, rassemblés devant un feu de bois pétillant dans la cheminée. »

« Mes 4 heures de marche m’ont ouvert l’appétit. J’avale goulûment le repas impromptu rapidement préparé. Dans le décor familier, rustique et simple de mon enfance, tout le passé m’assaille. J’en arrive à me demander si je n’ai pas rêvé les évènements des derniers mois. Chambitoux sa fange et Douaumont et sa crête, Villers-les-Moines et ses nuits, la côte du Poivre enfin, quittée depuis 3 jours à peine. »

« La fatigue se fait sentir. Désireux de sommeil je réponds distraitement aux questions posées, laisse rapidement les miens seuls, tendre les mains vers les flammes ondulant en feux follets. Les prochaines veillées m’apprendront, détaillées, tous les récents potins, les rares nouvelles de la commune. Les prochaines veillées, car les Guégan enseignant à Plurien, bourg distant de 5 kms, partent tôt le matin à bicyclette, rentrent seulement à la nuit. Je serai seul dans la journée avec ma mère, certainement plus préoccupée de ma santé, de mes aventures, que des derniers évènements survenus au pays. On me les racontera le soir, au coin du feu. »

 « La conversation traînera parfois ; Je profiterai de ces temps morts pour raviver une foule de souvenirs, ceux de ma prime jeunesse en particulier, les plus enchanteurs, si proches, si lointains déjà. Je me reverrai, blotti contre les genoux de ma mère dans le demi-cercle familial formé devant la dalle du foyer. J’écoutais, ravi et contracté, les histoires de revenants aux yeux de feu, aux linceuls blancs. A la lueur d’une bougie baveuse ou d’une petite lampe Pigeon, qui dégageait à grand’peine des ténèbres les contours de la pièce envahie d’ombres inquiétantes … Ces contes affreux, envoûtants, me laissaient frémissant et troublé. D’autres détendaient heureusement l’atmosphère. Je m’esclaffais par exemple au rappel de certaines farces du père Garnier, voiturier des années 1900. De sa voix profonde de patriarche à longue barbe, ne dit-il pas un jour à un certain simplet de son voisinage :

  • Qué malheur pour la paroèsse mon pauv’e X., la bonne vierge a foutu l’camp d’l’église. D’pé l’temps qué l’était su’son soc’ tu comprends, é commençait à s’emmerder … Paraîtrait qu’é prend l’air dans les champs à Noël. Vas-y don’ vouèr et conduis la au recteur qu’est sans dessus d’sous. Il a promis eune forte récompense à ç’ui qui la li ramèn’rait.

L’homme vient confier l’échec de ses recherches au presbytère :

  • C’est le père Garnier qui est à la source de ton expédition, lui demande-t-on amusé,
  • Oui, m’sieur l’recteur.
  • Et bien sois tranquille, la bonne vierge a retrouvé sa place. Elle n’est pas, crois-le bien, sur le point de recommencer … »

« Les récits de marins ne manquaient pas non plus, narrés à grand renfort de voix ponctués d’éclats de rire par des terre-neuvas en journée. L’air du large pénétrait alors à flots dans la maison. Penché vers la fouée de l’âtre, je recueillais avidement les paroles de nos gais lurons. Il était question de la pieuvre géante agrippant de ses énormes bras à ventouses un ‘batiao’ dans les courants de l’amas du Cap Fréhel, des pérégrinations, des mésaventures de capitaines des bancs ou longs-courriers, des péripéties émaillant les longues traversées, de la vie éreintante, misérable, de Terre-Neuve et d’Islande, des sévices exercés sur de pauvres mousses, souffre-douleurs attitrés de rudes équipages fermés le plus souvent à tout sentiment de tendresse ou de compassion. Je maudissais secrètement les tourmenteurs, les basculait par-dessus bord jusqu’au moment où le bon géant qu’était pour moi Ernest Le Borgne finissait par déclarer :

  • y’en a assez, que j’leur ai dit. L’pauv’e bougre fait c’qui peut. Laissez le tranquille à son boulot ou v’alléz l’rend’e cinglé. R’tourne à ta cambuse mon p’tit bonhomme. Appelle mai s’i’n’te fout’ pas la paix … »

« Puis aussi, ces soirs de pileris, on parlait des mauvais tours joués aux ‘pêchoux’ du siècle dernier par le ‘paisson’ Nicole (du nom d’un garde pêche à cheval sur les règlements et qui faisait ’poue’(peur) aux pêcheurs vers les années1820 ! Il a une maudite goule tordue à en cracher sa chique quand on le r’gardait, et ses yeux berzillants vous fouillaient les tripes comme un ringard (d’après les récits du Cdt Briant des Cap-Horniers). Detestépar tous les pêcheurs, en particulier des ‘jéguins’ qu’il surveillait de trop près, il disparut avec équipage et bateau vers 1824-1825 au cours d’une tempête du Sud) qui, de Binic à Saint-Malo, avait fait parler de lui :

  • maudit gros marsouin démolissait tout, passait dans les filets, emberlificotait les tramails, coupait les orins des casiers, traînait au large des batiaos amarrés su’tangons. Deux bourlingueurs d’Cancale (‘Cul pointu’ et ‘Patte folle’ d’après le Cdt Briant) l’avaient vu les premiers.
  • Bon, qu’avait dit l’commissaire d’la marine, p’isque c’est comme ça, j’allons organiser eune expédition. Si l’paisson mont’e le bout d’son nez, on l’tuera à coups d’fusil. I’rassemblit 6 batiaos.
  • Les v’là partis. I’z’étaient à peine sortis que l’vent passit au sud. I’eut un bon coup d’tabac … I’eut qu’deux batiaos à rentrer.
  • Les gas racontirent qu’i z’avaient ‘core vu Nicole avec ses sacrés p’tits yeux et sa goule de travers … (le marsouin ne pouvait être que la réincarnation de l’ancien garde pêche pour les marins de l’époque). »

« C’était le bon temps : la guerre était absente de nos préoccupations. Malgré nos conditions d’existence difficiles nous trouvions la vie parée de charme et d’attraits, belle, si belle … »

 « Les chemins sont généralement déserts quand je rentre en fin de journée ; Erquy, privé d’une bonne partie de sa population mâle s’est davantage replié sur lui-même. De mes anciens camarades, je retrouve seulement François Ruellan, maître intérimaire à l’école communale. Il vit avec sa mère, s’accommode fort bien de la situation :

  • Il en est qui ont d’la veine de passer l’hiver les pieds au chaud dans des pantoufles, lui dis-je un jour.
  • Je n’en disconviens pas, répond mon pince sans rire d’une voix malicieuse, mais, entre nous, si tous les hommes étaient mobilisés, le moral des filles en prendrait un bon coup. Il a parfois besoin d’être remonté … Evidemment, mais quel dommage de ne pas procéder de temps à autre à un échange … »

« J’avoue ne plus très bien comprendre par moments la mentalité des gens. Un fossé se creuserait-il entre ceux de l’avant et ceux de l’arrière ? Ceux-ci se sont installés dans la guerre le plus confortablement possible. Ils attachent à leurs petites difficultés journalières une importance sans commune mesure avec celle accordée aux évènements du front. Ces derniers, il est vrai, ne donnent pas lieu depuis l’affaire du 15 décembre à de grands commentaires :

  • Qu’é qu’vous foutez don’ là-bas ? me dit-on un jour.
  • Oh, rien de sensationnel en vérité, si l’on en juge par la formule lapidaire quasiment immuable du communiqué quotidien : ‘Rien à signaler sur l’ensemble du front’. Rien en effet, apparemment rien, si ce n’est de se goberger sans doute en dépit des marmitages, coups de main, rectifications de front locales, tous incidents fréquents fort meurtriers passés sous silence …
  • On tient, parfois dans des conditions difficiles à imaginer. Ce n’est déjà pas si mal.
  • Ouais, vous pouvez ben, ajoute-t-on d’un air entendu, tout c’qu’on a est pour vous : vous n’manquez pas d’grand chaose ; ici on va b’entôt nous priver d’tout ; on va rationner l’pain, l’suc, l’chocolat en attendant mieux … (une carte de pain, sucre, charbon, établie le 24 février). »

« L’arrière, décidément est bien à plaindre. Il est temps d’aller rejoindre les camarades. Je quitte Erquy à bicyclette le 22 février à 16 heures. Je pédale en compagnie de François Ruellan. L’express de nuit pris à Lamballe me dépose à Montparnasse vers 5 h le 23 février. Point n’était besoin de tant me presser : pas de train avant midi. Une salle de café s’ouvre ; je m’y réfugie, regarde amusé le garçon s’affairer autour du poêle rechignant à démarrer. La fumée se dégage de partout, malgré la porte ouverte sur la rue qui réfrigère l’atmosphère. On m’apporte finalement un café chaud plus deux croissants. »

Arrivé à Arcis-sur-Aube, « je n’ai pas l’intention de m’aventurer à 20 heures dans une région inconnue pour rejoindre un peu plus tôt mon unité. Fatigué, je m’allonge pour la nuit, le ventre creux, sur le lit de paille d’un local de la gare, près de troufions également en quête de leurs régiments. »

Albert Guyomard rejoint Saint-Nabord pour un séjour de 15 jours.

Ensuite, la batterie effectue de très nombreux déplacements pour se retrouver début avril sur la ligne du Chemin des Dames de Soissons à Craonne.

Le 1e avril, comme d’autres aspirants, Albert Guyomard est nommé sous-lieutenant.

Quelques jours plus tard, il sort indemne « d’une affaire fatale à 200 hommes [un coup au but sur un dépôt de munitions de l’artillerie lourde], au jour, presqu’à l’heure où voici vingt ans Joséphine Launay, sage-femme d’occasion, me présentait à ma mère soulagée en affirmant : ‘il sera évêque !’. »

Mi mai, les actions sur le Chemin des Dames n’ont pas débouchées et la batterie est de retour à l’arrière, vers Villers-Cotterêts et Compiègne, pour finir à Chevincourt.

C’est l’occasion d’une permission de 48 heures passées à Paris. « J’aborde les rues de la capitale avec l’assurance des banlieusards, rejoins en flânant les grands boulevards. Je trouve délicieux le repas de cinq francs pris dans un restaurant. Ma promenade vagabonde de l’après-midi s’achève pour achats à ‘La Belle Jardinière’. Ma soirée passée aux ‘Folies Bergères’ m’ouvre des horizons sur un monde inconnu, celui du music-hall. C’est d’emblée une révélation, un spectacle enchanté. Je sors des Folies étourdi, un tant soit peu grisé par l’éblouissant tableau final de la revue, surpris voir même déçu de retrouver la vie courante, les chiches lumières de la rue. Je suis de retour à Chevincourt le 21 mai avant midi. »

« Une seconde excursion à Paris me tente. Je retrouve la gare de Compiègne le matin du 31 mai. Nos pérégrinations entre la Madeleine et la porte Saint-Denis nous ramènent chaque fois dans le petit auditorium du boulevard des Capucines proche de l’Opéra. Nous y stationnons longuement devant les appareils à disques, écouteurs aux oreilles, pour entendre les rengaines à la mode … »

 Dans le courant de juin, le régiments s’installe vers Saint-Quentin dans un secteur calme. « L’installation à peine achevée, je boucle mon balluchon et prend le train à Essigny. Pour la troisième fois en l’espace d’un an, je retourne respirer avec une satisfaction non déguisée l’air vif et tonifiant des Côtes-du-Nord. »

« A ma descente du train, au terminus d’un voyage sans histoire, je tombe dans un Lamballe vivant au ralenti des localités de l’arrière. Encolures à l’horizontale, les braves bourins du courrier attendent patiemment le raidissement des rênes et le léger coup de fouet du départ. Les passagers sont rares. L’on éprouve le besoin de se délier la langue en cours de trajet :

  • Quoi de neuf à Erquy ?
  • Pas grand chaose … V’êtes en permission ?
  • Huit jours de détente, comme tout l’monde.
  • Ceux du front, qu’vous voulez dire … Quelques secondes de réflexion puis : Faudrait quand même ben qu’ça finisse c’te maudit’ guerre là. C’est b’entôt tous les jours qu’on apprend la mort d’un de nos gas. N’en rest’ra p’us avant longtemps si ça continue. I’ z’y pass’ront l’un après l’aote. Sa’vous comb’en d’temps ça va ‘core durer ?
  • Je n’en sais rien. Vous êtes aussi renseigné que moi si vous lisez le journal, mais du train où vont les opérations il est difficile de prévoir la fin de nos misères.
  • Qu’é pitié ! Heureusement qu’à c’t’heure les maquériaux font un p’tit penser à aut’e chaose.
  • On en prend beaucoup ?
  • Ben d’trop, qu’on en prend d’pis quéqu’ temps, on n’sait même p’us où donner d’la tête. Si v’êtes péchou, v’allez pas vous emmerder pendant vot’e perm …
  • Je ne m’ennuierai certainement pas de toute façon, mais les crevettes m’intéresseraient plus que les maquereaux.
  • Qu’vous dites … Vous changerez p’t’êt’e ben d’avis quand v’en prendrez plein vot’e filet, p’us que d’crevettes. V’ n’aurez qu’à suiv’e vot’e biau-frère pour en béser. Parait qu’on n’vai p’us qu’l’i du côté du Portuais et du Guen d’p’is qu’on la réformé ; eune espèce de cabri su’ les cailloux du bas d’l’iao … »

« Quand j’entre inopinément dans la cuisine de la rue Saint-Jean, j’ai la vague impression d’arriver en trouble fête, de détourner intempestivement l’attention de la famille en contemplation devant les poissons répandus dans la pièce, toute ouie aux explications sans fin d’un beau-frère guilleret, détendu, méconnaissable, s’affairant au milieu de cette étonnante marée. Son manque d’entrain, son air dolent ont disparu. Libéré de la hantise des visites médicales périodiques, rendu à la vie civile après trois ans d’attente, il affiche aujourd’hui, sans l’ombre d’un malaise après son équipée, une assurance égale à celle d’avant-guerre. »

« Il recommence volontiers le récit de son aventure :

  • Les maquereaux donnent sérieusement depuis quelques temps, aussi je vais fréquemment jeter un coup d’œil dans les coins connus, avec l’espoir d’en trouver. La chance, ou mon flair, comme tu voudras, m’a conduit aujourd’hui au bon endroit.
  • Un banc de menuse (petits poissons dont se gavent les maquereaux), affolé par la chasse de l’ennemi redouté, s’était précipité dans l’anfractuosité du Portuais que tu connais bien, proche de la Grande Germaine (la petite anse des Germaines, encadrée par les grèves de l’Ourtoué et du Portuais se délimite par les rochers dits de la petite Germaine, à l’ouest, de la grande Germaine à l’est). Ses poursuivants voraces, uniquement occupés à s’empiffrer en avaient oublié le reflux. L’eau bouillonnait sous l’effet de leurs sauts désespérés, de leurs vains efforts pour se dégager. Leur nombre ? Plusieurs centaines sûrement étant donné la quantité d’éclairs verts et bleus aperçus dans la masse liquide effervescente. Un véritable pactole, la pêche miraculeuse à ma discrétion ; Jamais encore cela ne m’était arrivé.
  • Alors ?
  • Alors, ai-je pensé, jamais à moi seul, je ne pourrai en venir à bout. Un deuxième, voire un troisième compagnon seraient les bienvenus ; J’ai eu beau scruter les environs, personne ne s’est profilé à l’horizon. Je serai donc seul à profiter de l’aubaine. Sans plus attendre, je suis entré dans la mare. Quelques coups de havenet, ma hotte s’est trouvée pleine. Je n’allais tout de même pas m’arrêter en si beau chemin. Le désir d’en prendre davantage me donne une idée : je me déculotte, enlève mes caleçons, noue les extrémités des jambes. Voilà un nouveau sac à ma disposition. Il est aussi vite rempli que mon panier … Les poissons affolés continuent leurs raids en tous sens, me filent entre les jambes, me font glousser de satisfaction ; Quel dommage d’en laisser, me suis-je dit, et poussé par je ne sais quel démon je me suis remis à jouer du havenet, rejetant mes prises frétillantes sur le sable proche. Jamais encore je ne me suis tant amusé. La fatigue aidant, j’ai tout laissé tomber … Tu vois le résultat.
  • Une pêche du tonnerre. Le transport ?
  • J’ai tout bonnement résolu le problème en venant chercher la voiture et l’âne de Jean Auffray (un voisin, charpentier scieur de long, lieutenant des sapeurs pompiers d’Erquy). Tu connais maintenant l’affaire de A à Z.
  • La mariée est trop belle, c’est le revers de la médaille. Comment se débarrasser de cette manne inattendue ? On en sale une partie, mise en pot de grès, le quartier bénéficie d’une copieuse distribution, les chats eux-mêmes n’en voulant plus. Le tas d’ordures ménagères du jardin reçoit le reste du lot. »

« L’espionnite sévit dans la commune. Il est question de signaux lumineux aperçus la nuit dans les bois du Guen, du côté du ‘Chatiao’. Les propriétaires, inconnus des indigènes, n’y sont probablement pas étrangers car, se demande-t-on, qui sont ces hors venus dont le nom à consonance germanique (Siegfried) inspire méfiance et soupçon ?

  • D’où qui viennent ? Qui qui leu’s a donné des sous pou’ v’ni faire eune si belle méson en plein dans la guéranne (lande du cap d’Erquy) juste avant la guerre ?
  • Vère, là où qu’y’a personne …
  • I’ z’y sont p’us tranquilles pardi. I’ peuvent manigancer leu’ p’tites affaires sans qu’personne les enquiquine. Ni vu, ni connu, j’t’embrouille … Sont de sacrés malins.
  • Doit b’en y avai un batiao, p’t’êt’e un sous-marin, qui mont’e le bout de son nez du côté du gros blanc (rocher peint en blanc, au large des Germaines) quand i’ fait naï. V’là l’moment, qu’dient les gâs, d’goupilonner à drète et à gaoche avec eune lanterne, quand c’est pas les abat-vent qui s’ouv’ent ou qui s’ferment d’vant eune lampe allumée …
  • Tout cela serait grave si ce n’était ridicule. Des histoires à dormir debout. »

« Les jours passent vite, trop vite. Le matin de mon départ, j’ai l’agréable surprise de rencontrer mon ancien condisciple briochin Aimé Hydriol sur la place de l’église, alors enclose d’un muret d e pierres à quatre entrées délimitant le premier cimetière communal depuis longtemps désaffecté. Il n’a plus sous l’uniforme son air de jeune lion romantique. Sa toison fauve aux boucles ardentes a disparu ; ce qu’il en reste se dissimule sous la rigidité d’un képi d’aspirant d’infanterie. »

« De quoi parlerions-nous, sinon de ce qu’il nous est advenu réciproquement depuis notre séparation, des deux années passées ensemble avant le grand bouleversement du monde ? Il n’est pas si éloigné, ce temps où le ‘phoque’ (M. Legagneur, directeur de l’E.N. briochine), trogne cramoisie, regard inquisiteur filtrant des verres de lorgnons en équilibre instable sur un nez camard, s’amenait en catimini dans notre salle d’études avec le secret espoir de tancer vertement la chahuteur pris en flagrant délit ; ces jours où le bouillant, brillant Avril (Officier de chasseurs pendant la guerre. Préfet des Côtes-du-nord à la fin du 2ème conflit mondial), essayait de nous communiquer son enthousiasme pour les auteurs classiques, le bizarre Clairay, surnommé Jauson, son amour des mathématiques, cependant que Béchet aux lunettes de myope collées sur des yeux de merlan frit, lissant sa barbe en permanence, s’efforçait sans passion de nous intéresser à ses cours de sciences lus d’une voix nasillarde monocorde. La musique était le domaine réservé de Nicolas (futur maire de Saint-Brieuc), bon gros frisé à la moustache tombante négligée, passionné par les répétitions de la fanfare de l’école, ‘sa’ fanfare. »

 « Nous allions oublier ce sacré vieux ‘Scrooge’, dit mon camarade avant de clore le sujet. Nous aurions été impardonnable de ne pas parler de Monsieur l’Econome, autre importante personnalité de la boite. Ce courtaud madré ne manquait pas de malice :

  • Tu parles ! Je revois sa barbichette poivre et sel trembler de plaisir quand il dispensait généreusement l’ipéca aux soi-disant malades échouant à l’infirmerie.
  • J’en sais quelque chose ; Le bonhomme m’a bien eu avec son bol de tisane qu’il m’a fallu avaler sans en laisser une goutte.
  • Au réfectoire, il avait toujours l’air de nous reprocher de bouffer sa marchandise. Quand il me regardait engloutir ma portion, augmentée d’une partie de celle de Chapin et d’autres voisins de table, son air sombre réprobateur, me donnait toujours l’impression d’être pour lui un indésirable ; Il n’avait qu’un désir, celui de me voir quitter la salle au plus vite.

Derniers mots d’insouciance d’une heureuse époque. »

«  Avant de nous séparer j’essaie d’obtenir des nouvelles de certains compagnons d’alors, de ce brave Cocault par exemple (tué au front), de Le Baquer (tué aussi vraisemblablement), sortis tous deux de St Cyr comme mon élégant interlocuteur. Je me sauve enfin, pressé par le temps. Le courrier n’attend pas et je ne voudrais pas retarder de 24 h. le départ de celui qui, du côté de Saint Quentin, doit impatiemment attendre mon retour pour s’en aller revoir les siens. »

Nous recommençons à sillonner les arrières vers le 25 août : Ham, Nesles, Roye. Les paysages bien connus du Soissonnais se profilent à nouveau devant nous vers la fin de septembre. Nous sommes à Vailly et nos canons en place le 15 octobre ; L’attaque et fixée au 23 octobre et nous changeons de position ensuite en fonction des besoins.

« Je boucle à mon tour ma valise, descends aux Echelons. Gai comme un pinson, suivi de mon ordonnance, je gagne la gare de Soissons au trot allongé de Pâquerette. »

« Je suis à nouveau plongé le lendemain dans la vie calme, si tranquille de l’Erquy d’avant-guerre.  Mes sorties solitaires me ramènent régulièrement vers mes coins préférés. Je rôde dans la garenne, sous les couverts des bois du Portuais et du Guen ; j’emprunte tantôt le sentier des douaniers à flanc de falaise, tantôt ceux envahis de touffes de bruyère entremêlées de petits ajoncs piquants, débouchant sur des plages peu fréquentées dites sauvages. J’en connais les moindres criques. Dans ma jeunesse, je n’étais pas peu fier de ramener de mes pêches au bas de l’eau, dans ma légère hotte d’osier, quelques dizaines de brigaos (bigorneaux), des cranquets (crabes) de belle taille et bon nombre de crevettes de mares. Ma mère consentait à cuire le tout pour me faire plaisir, indifférente aux railleries de mon frère aîné, Honoré. »

«  Dans la coulée d’accès à la grève de l’Ourtoué, je m’arrête un instant devant le lavoir, la fontaine jamais tarie où, les années de sécheresse, nous venions trouver l’eau, poussant à travers Tieuroc et la lande de lourdes brouettées de linge. Plus proche de la plage, l’espèce de dune sur la pente de laquelle nous nous laissions bruyamment déribouler n’a guère changé. Mon passé revit, rendu plus attrayant par les malheurs du temps présent. »

« Dans le port ne se balancent plus les beaux trois-mâts suédois ou norvégiens d’antan, chargés de bois du Nord exhalant des senteurs fortes de sève résineuse, les fines goélettes gorgées de pommes de terre destinées au Portugal, les petits cargos caboteurs venus remplir leurs cales de pavés des carrières en pleine activité. »

« Un chargement de patates de Paul Loncle, d’Aimé Briend ou de Laurent Renaut, gros commerçants de l’époque, était un évènement, provoquait une animation exceptionnelle. Les routes de l’agglomération généralement vides retentissaient pendant un jour ou deux du roulement de charrettes lourdement chargées de tubercules, du couinement des essieux, du piétinement, du hennissement des chevaux, des hue ! dia ! souvent accompagnés de jurons des conducteurs, du claquement sec des mèches de longs fouets maniés avec maestria. Le crottin si rare aujourd’hui, tombait un peu partout sur le macadam abîmé des chemins, où des jardiniers avisés s’empressaient d’en ramasser quelques bassinées. Une chaude odeur d’écurie flottait dans l’air, plus prononcée entre le môle et la vieille échaussée. La file d’attente des voitures à ridelles ne se résorbait souvent qu’à la nuit. »

« Les auberges de la mère Corouge sur le port, de la mère Huby, de Marie Tirel (Mme Renaud) à l’échaussée, profitaient à plein de l’aubaine. Elles ne comptaient plus en fin de journée, les mics (cafés), les tournées de bolées servies à la hâte sur de longues tables humides, poisseuses, dans l’intense brouhaha d’in atmosphère imprégnée d’odeurs … »

« Les trois bisquines de mon enfance (du père Huby, de Pierre Nevot et de Jean Lecan) ont disparu, remplacées par des bateaux plus nombreux mais moins importants, par une bonne dizaine aussi de doris amarrés le long de la jetée. A marée haute, j’aime à m’attarder à l’extrémité du môle. Accoudé à la rambarde rouillée, je rêvasse à l’appel de sirène du clapotis, clos à demi les yeux. Mes pensées partent à la dérive. … »

« Il est des scènes dont j’ai été le témoin amusé : celle où les ‘gâs’ du quai, de l’échaussée et de Tieuroc s’enivraient de nage, de plongeons, sous la conduite d’un Pineau, de caractère agressif (Constant Blouin) :

  • J’parie qu’tu n’saut’ pas d’aussi haut qu’mai,
  • On va b’en vère. J’sautrai diou qu’tu saut’ras.

Et de piquer successivement une tête dans la flotte en espérant la venue d’un des rares touristes de l’époque.

  • En v’la un ! Il est aussitôt pris à partie,
  • J’tez un sou dans l’iao, monsieur, on va aller l’qu’ri.

Belle envolée de grenouilles quand le client s’exécutait. Le retour à la surface donnait lieu le plus souvent à de sérieuses prises de bec :

  • Tu m’las bésé p’tit c …, c’est mai qui l’ai touché l’ premier,
  • C’est pas vrai, j’ l’ai touché en même temps qu’tai ; il est à mai, j’ le garde.

Généralement bon prince, le ‘baignou’ tentait d’apaiser les passions en jetant une autre pièce de menue monnaie que l’on se disputait à nouveau sur le fond de vase du port »

« Arrive l’heure d’une nouvelle séparation, d’un quatrième retour au front. Je ramène seulement le regret d’un trop court séjour parmi les miens. »

(à suivre …)

Contributeurs : Christian Frémont et Jean-Michel Mori

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