Le boulevard de la Mer et la plage du centre

Au début, ce ne fut qu’un chemin, complètement ensablé l’hiver et qu’on devait dégager au printemps. Les toutes premières villas y furent construites à la fin du XIXème siècle. L’endroit fut longtemps inhabité car jugé insalubre. C’est que, dans le fond de la baie, balayé par les vents et les courants, s’était formé un milieu dunaire, qu’on appelait le marais du bourg où poussaient allègrement tout un peuple de chardons bleus et de plantes sauvages. On aimait pourtant y passer et l’on y voyait défiler processions de Fête-Dieu et cortèges de mariage qui privilégiaient, aux beaux jours, ce chemin reculé des hommes et exposé aux grands souffles de la mer où l’on regardait évoluer navires et bateaux de pêche.

    La Chaussée, haut lieu de la construction navale à Erquy.

Au XVIIIème siècle, les maîtres architectes de navires étaient issus de cinq familles de notables : Les Beaubra, Dobet, Pasturel, Ribinot et Renault. On avait édifié quatre loges, ou « mazières » d’après les plans des ingénieurs du roi. « Le Château de Haute Folie » est la dernière qui subsiste aujourd’hui. Bien qu’elle ait été restaurée et remaniée, on peut encore admirer sa singulière architecture si l’on jette un coup d’œil au fond de la cour, derrière la crêperie « le Chalut » qui la masque. On avait aménagé trois cales de construction à proximité de ces mazières de La Connnière en amont de l’ancien port de la Vèze, occupé par les barques des marins pêcheurs. (L’extrémité du port s’appuyait sur le rocher de la Veze qui fut supprimé lors du prolongement de la jetée en 1896.) Un parc de conservation des bois de construction se trouvait au pied du « Chemin des Coches », rejoignant la côte de Tu-Es-Roc. Ces chantiers connurent une activité exceptionnelle dans les années 1780- 1783, pour la construction d’un bâtiment de 800 tonneaux : « Le Maréchal de Castries ». En 1760, on pouvait dénombrer 13 charpentiers de marine et en 1786, 9 charpentiers et calfats Depuis la disparition de ces chantiers, cette partie de la dune a connu une forte activité d’entretien des bateaux : les « plates » et « doris » étaient retournés au soleil et, après un bon nettoyage, on passait au coaltar la partie de la coque qui devait être immergée.

Avec le développement de la pêche côtière, les coquilliers venaient faire leur carénage sur la plage de la vieille Echaussée, surtout au mois de juillet et d’août, parmi les baigneurs, fort intéressés. Cette pratique est naturellement interdite aujourd’hui Devant « le Café » du Port », se trouvait une petite échoppe dont la porte restait toujours ouverte : la poissonnerie Le Chat. Suivant la pêche du jour, on pouvait y acheter des coquillages et du poisson frais. On voyait le personnel ranger les coquillages dans les cageots à l’aide d’un « lieur à vrille », vulgairement appelé « branleur »  pour le mareyage. Vers 1880, la « Société centrale des sauvetages et naufragés » choisit La Chaussée, cet endroit abrité pour construire un abri pour le canot de sauvetage « La Marie ». La bénédiction fut solennelle, après la grand messe, le 29 novembre 1903. Le bateau était lourd et sa mise à l’eau difficile…En 1934, le local resta vacant. On décida d’y créer une coopérative maritime pour pourvoir aux besoins professionnels des marins pêcheurs.

L’endroit était à la belle saison, toujours animé par quelque cirque en face des restaurants « Beauregard « et « Le Reflet de la Mer ». Ils étaient relayés par des jeux de plage publicitaires organisés par des marques de produits réputés : Lessieur, Cadum, Astra, le chocolat Poulain, les produits Solilaine, Solivaisselle avec leurs flacons à la bille intérieure qui laissaient s’écouler la juste quantité pour le meilleur usage de la ménagère : L’époque était à l’économie et l’on satisfaisait petits et grands !

*

La dune, côté ouest : Les Ecrites La dune.

    Cette extraordinaire extension de la plage représentait un lieu festif : distractions, jeux et repos au sein de ses nombreux abris naturels lors des après-midi venteux attiraient petits et grands. On y organisa des bals populaires et de nombreuses fêtes embrasant le site de leurs illuminations.

En 1919 Monsieur Davidsen construit à ses frais un court de tennis. En 1937 un club de vacances offrant des jeux sportifs aux enfants , « le club Mickey »puis plus tard, « les Castors » fut installé avec l’accord de la municipalité par M. Doradou .Nos exploits étaient récompensés par de belles médailles qui valaient à nos yeux toutes les légions d’honneur ! Puis, ce fut la guerre… et le lieu magique, propice aux rires et aux libertés fut interdit… Catastrophe oblige ! Cela se passe toujours ainsi !

   

   La vie reprit heureusement son cours.  En 1949 on construisit deux cours de tennis dont la location permit de financer le syndicat d’initiative. Quelques années plus tard un mini golf sera installé devant la villa Ker Aline pour le plaisir des petits et grands. Suite à la construction de l’immeuble « Le Rial », l’école de voile s’installe en 1968. Les caravelles et les vauriens (seuls bateaux à l’époque ) de couleur orange seront entreposés sur le terre plein dans l’attente de la saison estivale. Comme il y a obligation pour la municipalité de surveiller au moins une plage, la plage du centre étant la plus fréquentée un poste de secours sera installé en 1967.

C’était un bungalow démontable de couleur blanc portant les inscriptions « Poste de Secours; les surveillants sont des C.R.S. Un petit manège, tenu par la famille Robert puis par la famille Figuier prit aussi position dans cette zone souriante. Quelques arbres y poussaient, offrant généreusement leur ombre réconfortante aux promeneurs qui voulaient s’y asseoir pour se protéger de l‘excessive chaleur. Le grand pin touffu qui jouxtait la plage était vraiment, à cet égard, un pin-parasol ! De petits cirques attiraient aussi le jeune public durant l’après-midi… Lorsque nous montions vers les rochers du Goulet, je m’arrêtais volontiers pour admirer une partie de tennis. La sœur aînée d’une de mes camarades était une joueuse acharnée et j’étais stupéfaite de voir sa courte et robuste silhouette frapper virilement la balle lancée dans l’air bleu, projetée avec la force d’un boulet de canon, à ras du filet dans un service irréprochable et surtout … irrattrapable !

   

     Un peu plus bas, dans une position surélevée au-dessus de la plage, ceinturées par une couronne de cailloux, se dressaient trois cabines de bain. Je connaissais bien la première, qui ressemblait à une ruche verte. Je l’avais souvent fréquentée lorsque j’étais petite fille et que j’accompagnais ma petite camarade Baby, ma jeune voisine qui habitait dans la grande maison de la Poste, certaines matinées estivales. Tandis que sa maman se reposait sur un transat, nous allions pêcher des bigorneaux tout autour de la mare et lorsque nous ramenions nos petits seaux remplis des coquillages palpitants, on nous disait avec une petite dose de mépris : « Ah ! Mais ce sont des bigorneaux de chien ! Allez ! Jetez-les dans les rochers ! ». Quelle déception et surtout, quelle humiliation ! Durant ces merveilleux après-midis d’été, sur la plage, fleurissaient des colonies de tentes rayées de vert ou de bleu…

    Parmi nos locataires, un vieux couple d’amis revenait chaque année. Ils étaient charmants et avaient leurs petites habitudes. La dame aimait tous les jours se rendre à la plage qui était à deux pas de la maison, emportant son pliant et son ouvrage de crochet. Naturellement, elle voulait être installée au mieux sous l’auvent de sa tente que son mari partait monter en début d’après-midi. Le malheur voulait pourtant que le mari zélé se trompait invariablement en appréciant le sens du vent et qu’il la montait à l’envers. Elle était donc orientée en sens opposé à toutes les autres ! Lorsque nous rejoignions madame B. c’était toujours le même concert de lamentations : « Henri n’avait jamais su monter une tente ! » Puis, l’orage passait et elle nous racontait des histoires en crochetant ses petits carrés de fine laine, allant souvent jusqu’à inviter dans son salon balnéaire les voisins infortunés qui n’avaient aucun abri pour se protéger d’une soudaine intempérie… Henri, lui, pêchait un joli lot de palourdes du côté de la Heussaye !

    Tout au centre de la dune, juste avant l’Hôtel de la Plage, On avait aménagé un délicieux golf miniature. Nous avions des relations fort amicales avec la famille du créateur qui possédait l’une des villas de notre voisinage. Je fréquentais ainsi assidument le petit parcours avec club, balles et carton récapitulatif… Le dimanche et les jours d’été, le golf était très animé et faisait la joie des petits et grands… Les années passèrent, à toute vitesse, bien sûr… On dut construire une digue pour retenir le sable marin et protéger l’espace routier. A mes yeux, c’était un chantier pharaonique. la dune avait disparu et le béton avait dévoré la moitié de la plage… Désormais, plus de sauts du promontoire dunaire ! Plus de cachette dans les creux plantés d’oyats ! Le club de plage, le petit manège et le mini golf avaient disparu… Bien sûr, on aménagera six courts de tennis au Portuais en 1975 et le manège Figuier sera autorisé à occuper un emplacement à la Chaussée… N’importe ! La plage de notre enfance avait disparu emportant avec elle l’enchantement de ses dunes accidentées. Toujours présente dans nos souvenirs, elle figure encore dans nos rêves, paysage démultiplié par la puissance de l’imaginaire qui anime ce que nous avons aimé.

Christian Frémont et Liliane Lemaître

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