Souvenirs d’Erquy par Paul Beaufils(1)

Source : La Bretagne Touristique,
Revue illustrée des intérêts bretons – juillet 1928

D’Erquy, date mon plus lointain souvenir d’enfance. J’y vins, pour la première fois, bébé porté sur les bras d’une bonne, certain soir d’août, dans la carriole du commissionnaire Cabaret. Ce brave homme, ancien marin dont les oreilles poilues s’ornaient d’anneaux d’or, prenait tous les ans ma famille à la gare de Lamballe pour la conduire à Erquy. C’était alors, il y a de cela un demi-siècle, le seul moyen de communication.

Quand la voiture s’arrêta, au bout de la Banche(2), sous la falaise du Noirmont, je m’éveillai du somme où m’avait plongé le rude bercement de la carriole et j’ouvris mes yeux sur la splendeur du soir.

1-souvenirs

Carte postée le 6 août 1928

La mer était haute, le soleil se couchait à l’horizon, quelque part du côté de Portrieux, une traînée rouge et or courait sur l’onde et venait mourir dans le faible clapotement des petites vagues de l’étale. Un côtre nonchalant glissait le long de la plage, des voix d’hommes et de femmes, doucement mariées, murmurantes et respectueuses de la solennité de l’heure s’élevaient à son bord ; les voiles vertes tannées du petit yacht mettaient un reflet pâle, ophélien sur la coulée d’or et de sang du soleil …

Ce spectacle impressionnant se grava dans ma mémoire, je l’y retrouve chaque fois que je prononce ou que j’écris le nom d’Erquy.

Mon Cabaret aux anneaux d’or est mort depuis longtemps,  il n’a pas vu le massacre de la belle falaise(3) aux pieds de laquelle nous habitions alors, pendant la saison d’été, dans une humble maison de marin.
En face, sur le bord de la grève se trouvait un four où l’on cuisait de grosses gâches de pain brun. Les canards et les poules pénétraient sans façon dans notre maison et venaient, sur la terre battue, jusqu’à la table boiteuse, mendier à l’heure des repas, une croûte de pain.

Parfois un cochon poussait de son groin le bas de porte à l’ancienne mode. Tout près de nous, à l’estacade qui protégeait les barques, c’était le logis de l’excellent maître de port ; il aimait les enfants et nous allions le voir en suivant un sentier de falaise assez dangereux. Tout autour la solitude : la Banche n’était pas bordée de villas, comme maintenant, il n’y avait que le port et le bourg. Bien vieux bourg bâti, dit-on, à peu près sur l’emplacement de la Rheginea(4) de la table de Peutinger, station romaine reliée à la grande voie, menant de Condate à Gesocribate. Des fouilles, en effet, ont permis de recueillir une quantité de vestiges : poteries, tuiles à crochets, débris d’aqueduc, voire même un pavage de mosaïque, constituée par de petits dés en terre cuite, diversement colorée, que découvrit le paysan Quimper en travaillant la terre auprès de la maison.

L’Urbs, soucieuse de poser sa marque souveraine aux plus lointains rivages, avait sculpté sa louve sur une pierre employée par la suite dans la maçonnerie de l’Eglise ? Sous le porche de celle-ci, l’on voit encore un vieux bénitier(5) qui passe pour avoir servie de cuve à sacrifice, l’usure de ses bords proviendrait du frottement des couteaux rituels ? Peut-être ? Ou plus simplement, de celui des faucilles ; les laboureurs ont ainsi aiguisé et consacré en quelque sorte les outils de la moisson jadis, dans plusieurs villages de Bretagne.

Er-Gwic(6) (le bourg des Angles), en souvenir sans doute des légions romaines, succéda à Rheginea : la langue populaire l’appela plus euphoniquement Erquy. Survient le moyen âge : treize chapelles s’élèvent dont quatre existent encore(7). Il y eut aussi des établissements charitables(8), dont les noms de la Moinerie, du Saint-Sépulcre, des Hôpitaux, ont conservé le souvenir : une léproserie, une corderie où se trouvaient exilés les caqueux de triste mémoire.

Le temps a passé effaçant la rudesse des mœurs, de même qu’il a patiné la pierre pour le plus grand charme de nos yeux.

Ce qui fut ne fait que plus vivement goûter par le contraste, ce qui est, Erquy, devenue une forte jolie station balnéaire encadrée de tamaris, de fuchsias, de rosiers, de fleurs de toutes sortes, s’asseoit au bas de sa colline au bord de la mer bleue où scintillent les reflets roses du grès célèbre de ses falaises.

Une vraie palette de moderniste peut seule rendre la gamme chantante des bleus, des mauves et des roses. La Banche, ensoleillée est couverte de villas pimpantes, protégées des vents froids par la colline du Noirmont. Les grèves sont belles et sûres : un lotissement bien compris va mettre en valeur la plage de Caroual. Que d’agréables excursions autour d’Erquy – à condition d’en sortir ; il fait si bon dans cette conque, mais le train passe au haut du bourg et l’on y monte parmi les fleurs, lentement, en se retournant bien des fois pour contempler le paysage. D’abord, la plage de « Sables d’Or » au delà du petit ruisseau jaseur de la Bouche d’Erquy, où Gargantua jeta un gravier(9) qui le gênait dans son soulier. Ce dit gravier est, à nos yeux , un fort gros rocher !!

2-souvenirs

Au dessus du port se trouvent la lande de la Garenne et le village de « Tu es Roc » que les habitants appellent « Queurot »(10). Sous la falaise, s’ouvre une caverne dite la « Goule de Galimoux » peut être, encore en souvenir de cet abîme qu’évoque la bouche de Gargantua. A deux kilomètres de la mer s’élève le château de Bienassis. Il remonte au XVème siècle ; plusieurs grands bretons l’ont habité : Jean de Quelenec, amiral de Bretagne(11), Claude de Visdeloup(12), savant jésuite et missionnaire, auteur d’une histoire de la Chine ; M. de la Villethéart(13), commandeur de Malte.

On s’y est plu jadis et l’on y revient comme il sied : l’un des vieux chapelains, mort depuis des siècles, a l’habitude de temps à autre, de quitter sa tombe pour arpenter l’allée des « Chenoteaux » en disant son bréviaire. Tout le monde le sait et sa promenade nocturne est respectée. Vous parlerai-je encore du chariot de la Mort, de l’Ane rouge ou de la Mourioche. Il vous aurait fallu entendre, de l’autre bord de Fréhel, une conteuse centenaire, la mère Collet, des Ebihens. C’est elle qui en savait des histoires. Trop tard, la brave femme est morte !(14)

Excursionnez, courez, admirez les entours et puis vous reviendrez avec plus de joie à cette conque rose et blonde sertie entre ses côteaux telle une haliotide nacrée dans ses touffes d’herbe marine : Erquy, la délicieuse, née du tendre enlacement de la mer et de la terre où tout est amour et beauté.

Notes :

1.- Paul Beaufils est un journaliste et romancier français (Saint-Brieuc, 1873 – Carhaix, 1938). Il a travaillé pour la Bretagne touristique (d’où est extrait ce texte) et a publié trois ouvrages, Le Domanier-de-Toul-an-Diaoul, 1925, La Morte parfumée, 1927, À Bréhat, l’île rose. Le roman La Morte parfumée a été réédité par les éditions Astoure.

2.- La Banche, c’est-à-dire la dune, aujourd’hui remplacée par le Boulevard de la Mer.

3.- Le massacre de la belle falaise : l’expression évoque à l’évidence l’exploitation des carrières du Cap d’Erquy, commencée dès le 18ème siècle et montée en puissance tout au long du siècle suivant, au point de produire dans les années 1900 les effets visuels sur le panorama que signale ici Paul Beaufils.

4.- Rhéginéa (ou Reginea) : on a longtemps pensé qu’Erquy était la Reginea (en fait Reginca) d’une carte antique, dite Table de Peutinger. L’hypothèse est aujourd’hui abandonnée.

5.- Ce bénitier assez étonnant est toujours en place auprès du portail nord (latéral) de l’église. Les datations qui en ont été proposées divergent en effet : époque préchrétienne ? haut moyen-âge ? Les études les plus récentes le donnent pour une pièce d’époque romane (XIIème siècle).

6.- Er-Gwic : construction pseudo-bretonne maladroite, supposée signifier le bourg des aigles (et non des Angles, comme l’écrit le journal)- référence fantaisiste aux aigles des légions romaines.

7- Jean-Pierre Le Gal la Salle, dans son Histoire d’Erquy en compte douze en plus de l’église paroissiale : Notre-Dame des Sept-Saints, Saint-Pabu, Saint-Michel de la Roche-au-Nay (ou Rochecoul), Bien-Assis, Saint-Quérreuc, Longueraies (dédiée à Saint-Hubert), La Vieuville, Saint-Sépulchre (dédiée à Saint-Pierre), Langourian (dédiée à Saint-Brieuc), Beaumont, Plessis-Plorec, Saint-Aubin. Les quatre premières sont celles qui existent encore (aussi bien en 1928 qu’aujourd’hui).

8.- Le même Jean-Pierre Le Gal la Salle étudie dans l’ouvrage cité les hôpitaux fondés par les moines-soldats qu’étaient les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem : chargés d’accompagner et de protéger les pèlerinages au Saint-Sépulcre, ceux-ci accueillaient aussi les soldats lépreux à leur retour de Terre Sainte et les mettaient à la tâche, notamment dans des corderies.

9.- La France entière est jonchée un peu partout de graviers ou de palets de Gargantua – généralement rochers (voire mégalithes) aux proportions, formes, position et situation remarquables ; celui des Sables d’Or est l’un d’eux.

10.- L’étymologie et la graphie de ce nom sont incertaines. La prononciation traditionnelle de Tuéro (Beaufils entend Queurot) est transcrite au 19ème siècle en Tu-ès-roc : francisation, voire christianisation (cf. la formule évangélique : « Tu es Pierre » …) d’une appellation perçue comme étrange ; Jean-Pierre Le Gal la Salle la met en relation avec la nouvelle exploitation des carrières. Quoi qu’il en soit, on peut noter que l’écrit a fait évoluer la phonétique puisque « Tuéro » est devenu pour la plupart aujourd’hui : « Tu-èsse-Roque ».

11.- Il existe en réalité trois Jean du Quélennec amiraux de Bretagne : le premier des trois s’illustra au milieu du 15ème siècle par la lutte qu’il mena contre les pirates.

12.- Claude de Visdeloup (en réalité Visdelou) est en effet un jésuite missionnaire du 17ème siècle, sinologue, envoyé par Louis XIV en délégation auprès de l’empereur de Chine, évêque de Claudiopolis, contraint à se retirer (à Pondichéry) suite à des différents avec son ordre.

13.- Ce M. de la Villethéart (en réalité Visdelou de la Villethéart) est reçu dans l’ordre de Malte en 1777 ; il meurt en 1850.

14.- Contemporain d’Anatole Le Braz, Paul Beaufils ne peut qu’être sensible aux contes populaires et fantastiques dont regorge la Bretagne d’alors : le chariot de la Mort n’est autre que celui de l’Ankou et la Mourioche évoque, au choix, un loup-garou de la région de Langrolay ou une apparition (Dame Blanche) aux Ebihens.

 

Contributeur : Sylvie Moret et Bernard Besnier

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