Le Journal de Régine – 1944

Nous publions ici quelques extraits du journal (fictif) tenu, de janvier à juin 1944, par une jeune mère de famille et commerçante d’Erquy. Ces quelques pages visent à présenter au lecteur ce que pouvait être alors la vie quotidienne dans notre commune occupée.

2 janvier 1944 – Nous nous sommes retrouvés aujourd’hui plusieurs familles à l’hôtel Vétier pour préparer les colis de nos prisonniers. La Croix-Rouge était là aussi pour nous aider et compléter nos envois. Le colis de Louis contenait du chocolat, du tabac, des haricots en conserve – les derniers qui me restaient que j’avais préparés l’été dernier, du lard et du pain, plus les photos que j’avais fait faire des enfants avec une lettre que lui avait écrite Anne et un dessin d’Yves. Moi aussi bien sûr, je lui ai mis un mot, mais je n’arrive pas vraiment à lui écrire une lettre, sachant qu’elle sera lue par les Allemands à l’arrivée au camp.

7 janvier – Gagné 1.500 francs à la Loterie Nationale avec un billet finissant par 00. J’aurais préféré le gros lot (six millions), mais c’est toujours bon à prendre.

9 janvier – Aujourd’hui dimanche, je suis allée en vélo voir Papa et Maman chez eux à Plurien. J’ai confié les enfants à Marie-Jeanne qui les a emmenés à la messe. Ca m’a fait du bien de me sentir un peu libre pour une fois. Enfin, libre, c’est façon de parler parce que, à la Chapelle, j’ai été arrêtée par deux Allemands qui m’ont demandé mes papiers ; tout s’est bien passé et ils m’ont laissée repartir mais je n’ai pas aimé la façon insistante dont m’a regardée l’un d’entre eux.

J’ai mangé du bourguignon avec mes parents (quel bonheur !) et ils m’ont donné un rosbif pour régaler les petits, m’ont-ils dit, plus deux bouteilles de cidre, un chou et des pommes. Je suis rentrée en milieu d’après-midi, et, après nous être bien emmitouflés, nous sommes sortis faire un tour sur le Boulevard de la Grève, Anne, Yves et moi : ils ont joué un moment dans les sables de la dune pendant que je relisais la lettre de Louis à l’abri d’une cabine de bain. J’ai pensé en pleurant à toutes ces années perdues sans Louis, aux enfants qui ne connaissent plus leur papa, et que leur papa ne connaît pas non plus (ou si peu en tout cas) …

10 janvier – Pendant que j’étais à l’épicerie ce matin, Mme Legal, la couturière, est passée à la maison pour refaire la garde-robe d‘Anne : elle a astucieusement rallongé ses jupes avec des bandes de tissu qu’elle avait apportées. Esthétiquement, le résultat est un peu moyen, mais enfin c’est toujours ça… Et puis elle a repris plusieurs draps qui commençaient à faiblir en les coupant par la longueur pour remettre au milieu les bords moins usagés. Je ne l’ai pas payée en argent, mais en tickets de rationnement et en nature : elle m’avait dit qu’elle voulait de l’ersatz de café et du beurre que j’ai apportés du magasin.

11 janvier – Rien de spécial aujourd’hui. J’ai dû refuser de vendre aujourd’hui à plusieurs personnes qui n’avaient plus de tickets. Ca me fait mal au cœur, mais si je commence à faire des exceptions, je sais bien que je ne m’en sortirai pas. Une dame (que je ne connaissais pas) m’a insultée et m’a même traitée à voix basse de collabo.
Le soldat allemand, le même qu’avant-hier, est venu seul au café à un moment où il n’y avait personne (c’était en début d’après-midi). Il avait l’air de très bien savoir que c’est moi qui le tiens (m’a-t-il suivie ?). Il a commencé à me faire du gringue avec ses gros sabots. Je feignais de ne pas l’entendre, mais c’était difficile, vu que nous étions seuls lui et moi, et je ne pouvais pas non plus être grossière pour ne pas m’attirer d’ennuis. Alors je l’ai servi et je suis passée côté épicerie faire un peu de rangement. Il a voulu me suivre, mais heureusement la mère Jacques est entrée à ce moment-là. Du coup il est parti en me laissant son dû sur le comptoir. J’espère qu’il va m’oublier…

12 janvier – M. Zeller, de la villa le Goulet, est venu faire quelques courses à l’épicerie : je ne sais pas s’il faut croire tout ce qu’on raconte sur lui et les expéditions qu’il mène pour le compte de la Gestapo ; si oui, ça fait froid dans le dos.

En rentrant du magasin ce soir, j’ai pris le temps de m’occuper du cochon, des poules et des lapins avec les enfants ; ils étaient contents que je sois avec eux. Et puis à la nuit tombée, j’ai aidé Anne à faire ses devoirs. Je suis contente des progrès qu’elle fait. Pour Yves l’apprentissage de la lecture est un peu laborieux : il traîne les pieds et veut toute le temps jouer. (…)

14 janvier – Un monsieur d’un certain âge que je ne connaissais pas est passé ce matin au magasin avec deux jeunes gens.  Ils habitent soi-disant dans une ferme sur la route de La Bouillie avec une dizaine d’autres : ça doit être d’eux que m’ont parlé mes parents l’autre jour. Je n’ai pas voulu faire ma curieuse, mais je ne comprends pas bien ce que font tous ces gars ni qui ils sont. Ca me paraît un peu louche… Ils ont passé un moment au café et acheté deux ou trois denrées.

15 janvier – Franz (je sais depuis aujourd’hui qu’il s’appelle Franz) est encore passé à l’épicerie. Il n’avait visiblement rien à acheter. Il voulait juste me parler. C’est délicat : je ne peux pas l’envoyer promener, mais je ne veux pas non plus avoir l’air de l’encourager – même si, il faut le dire, il était moins entreprenant cet après-midi. Il se voulait sans doute juste amical, j’imagine. Amical ? Est-ce qu’on peut être amical avec l’occupant ? Sans parler d’être plus que cela – comme certaines, paraît-il, qui en tirent des avantages !…

18 janvier – Le Conseil Municipal a contingenté le lait dans chaque dépôt sur la base des consommations des semaines dernières. Moi, j’ai droit à 107 litres. On ne peut plus servir n’importe quel client, mais uniquement ceux qui dépendent de votre dépôt. Ainsi j’ai dû refuser d’en vendre à la mère Hénault, des Hôpitaux, parce qu’elle est des Hôpitaux et que les Hôpitaux doivent se suffire à eux-mêmes… Où va-t-on ?…

19 janvier – Ca doit faire un peu plus de huit jours que je n’avais pas vu Franz. Au début, je n’y avais pas fait attention, et c’est avant-hier que je me suis dit : Tiens, mais il ne vient plus ! Avec presque un peu de regret… Parce qu’au fond, je crois qu’il m’est assez sympathique. Est-ce qu’il me manquait ? Peut-être pas quand même, il ne faut pas exagérer… Mais… Oui, tout est dans le mais… En tout cas, il est revenu ce matin. Il m’a expliqué qu’il était en mission pour huit jours à Saint-Brieuc, et qu’il était bien content d’être de retour. Son français est assez limité (il lui manque beaucoup de vocabulaire), mais il le parle bien. Il était avec un autre soldat, et je préfère ça – pour éviter les commérages. (…)

23 janvier – Reçu une lettre de Louis aujourd’hui sur papier à en-tête du Stalag. Il a bien reçu le colis du début du mois en plus d’un colis canadien : ça lui fait un peu de réserves. Il fait un froid atroce là-bas et le moral est au plus bas. On voit bien qu’ils essaient d’occuper le temps comme ils peuvent parce que par – 10 ou – 15, les Allemands ne peuvent quand même pas les mettre à travailler dehors et donc ils restent toute la journée dans leurs pauvres baraquements à lire, à jouer aux cartes, à faire du théâtre…

24 janvier – Vu passer depuis le magasin la voiture du fameux Maréchal Rommel qui inspecte le Mur de l’Atlantique. (…)

La plage de Caroual avec le Verdelet au fond à droite

28 janvier – Franz est passé plusieurs fois ces derniers jours – seul ou avec des copains. Quand il est accompagné, ils discutent toujours bruyamment entre eux et font un peu les malins devant les clients… Quand il est seul, c’est différent : soit il y a du monde, et dans ce cas, il lit (ou fait semblant de lire…), soit il n’y a personne et alors il essaie d’entamer la conversation avec moi. Je lui réponds par oui et par non : j’ai toujours peur que quelqu’un n’arrive et ne nous surprenne bavardant comme de vieux amis. Parce qu’au fond, oui, je l’aime bien, mais… Enfin, je ne veux pas me compromettre…

29 janvier – Visite de M. C*** au magasin. Il a fait quelques courses pour ses gars comme il dit. En fait, il m’a expliqué que ce sont des marins de la Compagnie Générale Transatlantique qui, faute d’être embarqués sur les paquebots qui ne naviguent pas, sont embauchés là pour faire du maraîchage pour le compte de l’entreprise. C’est un peu bizarre que Zeller ne soit pas allé mettre son nez là-dedans, lui qui cherche du monde pour le STO. Mais tout est tellement bizarre dans cette guerre…

1er février – Je suis passé à la Mairie pour mes tickets de rationnement. Isidore et Désiré, les préposés à ce service, se plaignent du travail que ça leur donne et dont ils ne se sortent pas: de vrais comptes d’apothicaire qui leur prennent tout leur temps.

2 février – Il vient trop souvent maintenant – presque tous les jours, quand son service le lui permet. Même s’il ne se passe rien entre nous, je suis contente quand il est là. Mais je suis sûre qu’on commence à jaser dans le bourg… Je dois lui demander d’être plus discret même si au fond je n’ai rien à lui reprocher…

4 février – Je n’ai pas ouvert le magasin aujourd’hui. J’ai eu très peur hier… Franz est passé au café en tout début d’après-midi à l’heure où c’est calme. J’ai tout de suite pris mon air pas commode et je lui ai dit qu’il ne pouvait pas être tout le temps-là, que ça me gênait vis-à-vis des gens… C’était maladroit : ça voulait dire que ça ne me gênait pas vis-à-vis de moi (ce qui est vrai)! Et quand je suis passée dans la réserve en faisant mine d’avoir des choses à ranger, il m’a suivie, m’a attrapée et serrée contre lui… Nos visages étaient à dix centimètres l’un de l’autre. Et là, soit je l’embrassais (j’en avais très envie), soit… je lui mettais une claque. C’est ce que j’ai fait. Il est resté interdit quelques instants, et m’a regardée d’un air mauvais… Quand il est parti, j’ai fondu en larmes dans la réserve – je ne sais même pas pourquoi : regret d’avoir cassé quelque chose et de ne pas lui avoir donné un baiser, honte d’avoir voulu le faire – vis-à-vis de moi, vis-à-vis de Louis, et même vis-à-vis… de la France ? Peur de cette claque que je lui avais donnée et de ses conséquences ?… Toujours est-il que je n’ai même pas entendu entrer les premiers clients qui se demandaient bien pourquoi je n’étais pas là… C’est M. Callot qui m’a trouvée effondrée dans la réserve…

Et puis un peu après, une voiture allemande s’est garée devant le magasin : un officier est entré avec deux hommes (mais pas Franz) et m’a dit que j’étais en état d’arrestation pour voie de fait sur un soldat de la Wehrmacht. Ils m’ont fait fermer le magasin (il y avait plusieurs clients), baisser le rideau et m’ont embarquée à la Kommandantur, tout au bout de la Grève.

On m’a fait attendre, menottes aux poings, dans le vestibule pendant au moins quatre heures : ça pouvait encore durer longtemps… Heureusement en fermant la boutique, j’avais demandé à Mme Rohein de prévenir Marie-Jeanne, qu’elle s’occupe bien des enfants et ne les inquiète pas surtout.

Vers sept heures et demie, on m’a fait entrer dans un bureau : un officier, un capitaine ou un commandant, je n’en sais rien, m’a accueillie : il était très élégant et courtois mais mielleux. Il a engueulé le planton parce qu’on m’avait mis les menottes, me les a fait enlever, m’a fait asseoir et a commencé à m’interroger dans un français impeccable. Je lui ai raconté les choses en forçant le trait que Franz me harcelait depuis plusieurs semaines et qu’il m’avait pour finir réduite à le claquer. Il m’a répondu qu’il voulait bien me croire mais qu’il pouvait aussi bien, s’il voulait, me considérer comme une terroriste… Et puis, a-t-il ajouté, je devais bien comprendre aussi que ses hommes, privés de femme depuis si longtemps, … J’ai cru qu’il allait m’inviter dans cette maison au bout de Caroual où, dit-on, se font des parties fines… Mais non, je crois que ça l’amusait plutôt de jouer de son pouvoir en laissant planer le doute sur ce qu’il allait faire de moi. Tout à coup, il a cessé de jouer, s’est levé, m’a fait un baisemain de cinéma un peu ridicule et m’a laissé partir, en me disant d’un drôle d’air que le sergent Heller ne m’importunerait plus désormais (qu’est-ce que ça veut dire ? J’espère qu’il ne lui est rien arrivé).

La villa Skota, siège de la Kommandantur en 1944

5 février – J’ai remercié Marie-Jeanne de la manière dont elle s’est occupée avant-hier des enfants qui ne se sont pratiquement rendu compte de rien… J’espère seulement qu’Anne n’entendra parler de rien à l’école. Beaucoup de monde au magasin aujourd’hui : les gens venaient aux nouvelles !… Et ceux-là mêmes qui voici une semaine devaient me traiter de traînée et de poule de boche dans les conversations voyaient en moi une héroïne qui a bien rivé son clou à ce jeune salopard : non mais, pour qui il se prenait etc…

6 février – Je ne suis pas allée chez Vétier aujourd’hui pour les colis de la Croix-Rouge. Je n’avais pas envie d’avoir à reparler de tout ça. J’enverrai moi-même un colis à Louis dans la semaine.

7 février – C’est bien ce que je craignais : plusieurs enfants à l’école ont demandé à Anne pourquoi j’avais giflé mon amoureux ! Heureusement, Mlle Lantier, l’institutrice, qui l’a entendu, a rectifié les choses et fait une leçon sur les commérages. Et moi à mon tour, évidemment, je lui ai dit que ce n’était pas mon amoureux, que mon amoureux, c’est papa, et que les gens disent n’importe quoi ; c’était juste un soldat allemand qui croyait que je l’aimais bien ; que ça n’était pas pareil.
N’empêche ! Je me demande bien ce qui est arrivé à Franz… Mais je crois que je ne suis pas sur le point de le revoir…
Le fils de Mme Palud m’a livré un peu de charbon de bois que sa mère est allée chercher à Bonne Fontaine, à la Hunaudaye – où le garde forestier en prépare régulièrement. Je lui avais dit l’autre jour quand elle était passée à l’épicerie que nous étions à court de bois et que j’avais épuisé tous mes cartes de charbon : les enfants avaient tellement froid à la maison… Mme Palud m’a fait dire qu’on s’arrangerait plus tard pour le paiement. Heureusement qu’il y a encore des gens bien à côté des salauds qui sont toujours prêts à profiter de la situation. (…)

13 février – Relu les pages qui précèdent. Cette histoire de Franz avait fini par y prendre beaucoup (trop) de place. Je suis contente que ça soit fini : j’étais mal à l’aise.

14 février – C’est peut-être idiot (en même temps, on peut TOUT dire à son journal qui n’est pas supposé devoir être lu par autrui), mais c’est comme si cette histoire m’avait changée. Je crois que jusqu’ici je ne voyais les Allemands que comme des occupants qu’il fallait subir parce qu’on a perdu la guerre ; j’ai compris que ce sont des ennemis qui se comportent en vainqueurs, et on sait bien ce que ça veut dire entre autres avec les femmes… On n’a pas le droit de pactiser avec eux : c’est une question de dignité. Je ne sais pas si j’aurais le courage d’être résistante – par peur tout simplement, mais aussi pour protéger mes enfants, mais on peut au moins être réticent. (…)

5 mars – Les travaux n’en finissent pas du côté du Goulet et au-dessus de Caroual. Les Allemands truffent tout le paysage de blockhaus… Les Allemands – c’est une façon de parler, parce qu’en réalité, ce sont plutôt les réquisitionnés qui font le travail – plus ou moins bien, paraît-il : certains sabotent la construction comme ils peuvent, par exemple en ne respectant pas du tout les proportions de sable et de ciment… Toujours est-il que la côte devient hideuse : ces blocs de béton grossier, les tourelles métalliques et les canons. Sans parler du radar qu’ils ont élevé au sémaphore…

8 mars – La maîtresse d’Anne, avec qui j’ai bavardé en emmenant les enfants à l’école, me parlait de tous les élèves qui arrivent à pied de quelquefois très loin avec leurs petits sabots dans le froid, dans le vent, sous la neige et la pluie. Ils arrivent transis et incapables, évidemment, de se mettre au travail ; ce sont eux, m’a-t-elle dit, qui doivent d’abord profiter du poêle. (…). Elle me disait ça pour m’expliquer que les miens ont de la chance d’habiter le bourg et qu’ils ne sont pas prioritaires pour être à côté du poêle.

11 mars – Isidore est passé à la maison un peu avant le couvre-feu : il voulait voir comment nous allons, les enfants et moi – rien que cela. J’étais tellement touchée que je me suis mise à pleurer comme une madeleine. Nous avons parlé de Louis, et ça m’a fait du bien. Isidore a même réussi à me faire rire en me racontant des histoires idiotes de quand ils étaient enfants. Louis me manque et ce qui me manque aussi c’est de savoir comment est vraiment sa vie : ses lettres, tellement calibrées par peur de la censure, ne permettent pas de le savoir… Et, lui, est-ce que je lui manque ? Peut-être que dans les fermes où il va travailler dès qu’il le peut, il se prend du bon temps. On dit que les femmes ne se gênent pas là-bas pour mettre les Franzose dans leur lit. En même temps je sais bien que Louis ne me ferait pas ça, mais bon… (…)

19 mars – En rentrant à la maison, je suis passée voir Mme Legal. Quand elle m’a fait entrer dans sa salle, ce qui m’a surprise d’emblée, ç’a été de ne pas voir sa machine à coudre. Elle a vu mon étonnement, et, les larmes aux yeux, m’a dit : Ils n’allaient quand même pas me la prendre, avec leur impôt métal, si ? Qu’est-ce que tu en penses, Régine. J’ai fait comme d’autres, tiens !  Elle est bien au chaud maintenant dans le clocher de l’église. C’est mon frère Albert qui l’a montée avec un copain. Si ce n’est pas malheureux, hein ! Tu ne trouves pas ? Une couturière sans sa machine ! Foutue guerre, tiens !… Mais motus, hein, ma petite Régine… (…)

26 mars – La sœur de X… m’a approchée pour me demander si je voulais donner un coup de main, comme elle disait. J’ai tout de suite compris de quoi il s’agissait. Elle m’a dit que ça n’avait rien de dangereux : juste des mots à transmettre. Si j’étais d’accord, je recevrais des instructions que je n’aurai qu’à suivre à la lettre. Pourquoi pas au fond ?…

29 mars – J’ai finalement accepté. Une petite course en vélo – un billet à déposer. J’avais le cœur qui battait fort en passant devant des Allemands qui étaient en faction à la Chapelle, mais ils ne m’ont pas contrôlée, ils me connaissent bien et savent que j’ai mes parents à Plurien. Je n’ai vu personne là où je devais déposer le message : je pense qu’on me teste. Peut-être même qu’il n’y avait rien dans le mot !… Du coup, j’ai rapporté quelques endives ; papa m’a dit que c’étaient les dernières… (…)

8 avril – Je me suis surprise à gronder Anne qui chantonnait Maréchal, nous voilà. Je lui ai dit que c’était à l’école qu’on le chantait parce que c’était le règlement ; mais que ça n’était pas obligé à la maison. (…)

16 avril – Pour mon anniversaire, Michel, le petit frère de Louis, m’a proposé de m’emmener au bal hier après-midi. Je ne sais pas ce qui lui a pris parce qu’au fond on ne se voit pas beaucoup et qu’on a pas spécialement d’atomes crochus. Un bon mouvement, il faut croire. Moi, j’étais toute contente de pouvoir m’habiller pour une fois et me faire belle. Tout le monde dans sa petite bande a eu beau être très gentil avec moi, mais j’ai bien senti le décalage qu’il y a entre eux et moi, épouse et mère de famille !… J’ai dansé un peu avec Michel et un autre garçon (mais une seule fois avec celui-ci parce que Louis n’apprécierait peut-être pas beaucoup…). Alors j’ai surtout bavardé avec les filles de la bande – dont je ne connaissais certaines que de vue. Quand on est sorti, la caissière nous a bien fait comprendre que c’était sans retour possible. Et puis, à peine cinq minutes après, à hauteur de la poste, on a entendu une patrouille allemande qui arrivait de Tu-ès-Roc ; pris de panique, on a couru comme des fous jusqu’à la salle de bal – où la caissière nous a quand même laissés rentrer…

18 avril – On m’a encore demandé une petite course, la même chose. Mais j’ai eu peur, je ne sais pas pourquoi, que les choses ne tournent pas bien. Pas peur pour moi, peur pour les enfants. Qu’est-ce qui se passerait, moi arrêtée et Louis prisonnier ? J’ai préféré dire non. La sœur de X… m’a dit qu’elle comprenait…

20 avril – Mme Daniel est venu prendre notre cochon pour le tuer à la boucherie. Yves voulait aller avec lui pour voir la mise à mort !… Les enfants ont parfois de ces idées !… Naturellement, il est resté ici avec moi. S’il veut, il nous regardera faire la salaison dès que M. D. aura dépecé la bête et nous aura apporté la viande. Je suis contente qu’on puisse manger un peu mieux dans les jours à venir. J’inviterai Papa et Maman pour manger le boudin.

23 avril – Régalade de boudin ce midi. Maman avait apporté du cidre et de la compote en conserve qui lui restait : c’était parfait.

24 avril – Nous nous sommes bien amusés à table ce soir avec le sujet de rédaction qu’Anne a rapporté de l’école : Une carte de tickets de pain a été égarée à la maison. Décrivez les recherches, les émotions et le dénouement. Les enfants se sont moqués de moi en m’imitant quand je les gronde parce qu’ils ont égaré quelque chose : Yves était à hurler de rire. La rédaction d’Anne devrait valoir dix, ou alors… (…)

13 mai – Lettre de Louis. Toujours sur ce papier à en-tête du Stalag que je déteste – mais il ne peut pas faire autrement. Il m’envoie un mandat : c’est l’argent qu’il gagne avec son travail de jardinier chez son employeuse – une fermière dont le mari est sur le front russe… Non seulement il est plus libre qu’au camp, mais en plus il gagne de l’argent !…

15 mai – Avec l’annonce d’un débarquement imminent, beaucoup de gens se demandent s’il faut rester à Erquy ou s’il ne vaut pas mieux se réfugier à l’intérieur. A l’intérieur, c’est bien joli, mais où ? Chez qui ?…

18 mai – De plus en plus de coupures d’eau et d’électricité !… Il faut tirer l’eau du puits et la purifier avec 2 gr. de Javel et 5 gr. de permanganate : le résultat n’est pas terrible au goût, mais au moins c’est plus sûr… Avec les enfants, on est allé chez mes parents pour l’Ascension, Marie-Jeanne et moi en vélo, moi avec Anne et elle avec Yves sur les porte-bagages. Ca nous a fait un peu de sport : on est passé par les Hôpitaux, descendu par la Bouche et remonté jusqu’à l’église – où nous sommes arrivés juste pour la messe. Pour le déjeuner, Maman avait fait une blanquette et un gâteau. Papa a offert un sac de billes en terre à Yves pour sa fête qui a lieu demain.

19 mai – Rommel de nouveau en visite à Erquy. Les Allemands sont de plus en plus sur le qui-vive dans l’attente d’un débarquement. Mais où ? C’est toute la question…

La plage du Centre

23 mai – A la boulangerie, ce matin, Mme L***. m’a montré la lettre qu’elle a reçue de son mari qui est en camp de concentration à Sachsenhausen depuis plus d’un an après avoir été accusé par un jeune garçon de gaullisme et communisme. La lettre, écrite en allemand (c’est M. Sabot qui était professeur d’allemand au Lycée à Saint-Brieuc, qui la lui a traduite) ne dit pas grand-chose forcément à cause de la censure, mais au moins ce sont des nouvelles.

28 mai – Marie-Jeanne est allée seule à la messe aujourd’hui. J’ai gardé les enfants avec moi pour avancer un peu le travail au jardin ; ils m’ont aidée un moment à sarcler, et puis je les ai laissés aller écouter la fanfare allemande à la sortie de l’église. C’est leur petit plaisir du dimanche ! (…)

6 juin – On ne parle que de ça : il paraît que ça y est, les Alliés ont vraiment débarqué aujourd’hui en Normandie. Est-ce qu’on approche pour de bon de la fin de cette maudite guerre ? Nouvelles un peu confuses. Les postes à galène vont bon train…

7 juin – Pour l’Ouest-Eclair d’aujourd’hui, ça n’était qu’une tentative plus ou moins ratée. Mais pour ceux qui écoutent la radio sur leur poste à galène, pas du tout, c’est pour de bon !… Qui croire alors? Il est vrai que depuis longtemps déjà l’Ouest-Eclair prend ses ordres auprès des Allemands : tous les jours, des articles qui commencent par ces mots: Q. G. C. du Führer !… Alors, forcément, on a le droit se méfier… Et ce qui laisse penser que c’est peut-être vrai que les Alliés ont réussi leur débarquement, c’est le changement d’attitude des Allemands. Beaucoup de gens (dont moi) les trouvent nerveux et même plus agressifs.

En page une de L’Ouest-Eclair du 7 juin 1944

8 juin – Beaucoup de survols d’avions : on dit que ce sont des parachutages d’armes qui arrivent pour la Résistance. La DCA du Sémaphore tire violemment. Les gens ont peur et rentrent chez eux attendre que ça se termine. Moi, j’ai fermé la boutique en milieu de matinée pour m’assurer que les enfants étaient bien à la maison en sécurité. Evidemment, j’ai confiance en Marie-Jeanne, mais c’était plus fort que moi. Nous avons travaillé dans le potager à buter les pommes de terre et à percher les haricots.

12 juin – M. C. est passé de bonne heure au magasin : il m’apportait pour le magasin des fèves et des pommes de terre que j’ai troquées contre du sucre et de l’ersatz.

13 juin – M. Marbaut de Brénignan remplace M. Leforestier comme maire.

15 juin – Germaine est venue me raconter ce midi à la maison comment elle a eu hier la peur de sa vie : elle était allée en vélo avec sa sœur jusqu’à Saint-Brieuc pour des formalités à la Préfecture. Comme elles étaient bien rincées du voyage aller, elles sont revenues en fin d’après-midi par le train en mettant leur vélo sur la plate-forme à l’arrière. Tout à coup voilà que des avions anglais arrivent en piqué à hauteur d’Yffignac et se mettent à mitrailler tout ce qu’ils peuvent. Bon, ça n’était pas les wagons de voyageurs qui étaient visés, mais quand même !… Apparemment, c’est à du matériel allemand qui se trouvait à l’avant qu’en voulaient les avions. La loco a pris elle aussi quelques balles perdues. Elle a stoppé net et tous les voyageurs, forcément, en ont profité pour sauter du train et se mettre à l’abri dans les fourrés alentour. Quand ça s’est un peu calmé, une autre loco est venue remorquer le train, mais plutôt que d’attendre et risquer une autre attaque, les filles étaient déjà reparties en vélo où elles sont arrivées juste avant le couvre-feu.

23 juin – Tout le monde est effaré de ce qui s’est passé cette nuit à l’Economique. Les gens ne parlaient que de ça aujourd’hui. Evidemment que M. Gauthier n’aurait pas dû lever son rideau : la défense passive, tout le monde connaît ça. Seulement, il y a des réflexes aussi. Quand il a entendu comment ça pétaradait de partout, il a voulu voir. Dans un sens, c’est normal. Moi j’étais transie de peur avec les enfants qui m’ont rejointe dans mon lit. Lui, il a ouvert, voilà tout, pour savoir – parce qu’on a besoin de savoir !… Résultat, il a pris une rafale de mitraillette, et il est mort.

24 juin – Les salauds ! Ils m’ont réquisitionné mon vélo. Je fais comment maintenant ?

26 juin – Au café, ce matin, les hommes commentaient beaucoup les réquisitions qui sont faites pour le compte de l’organisation Todt. Ils doivent participer aux travaux de fortification des plages : couper des arbres bien droits au Noirmont ou à Bien-Assis, pour les descendre ensuite jusqu’aux plages, celles du Centre et celles de Caroual où ils servent à fabriquer ce qu’on appelle des asperges de Rommel : des troncs plantés dans le sable et équipés d’explosifs destinés à empêcher un débarquement des Alliés.
On est réquisitionné un jour sur deux. Beaucoup se plaignent, les paysans surtout, qui ne peuvent plus avancer leurs travaux comme il faudrait, d’autant qu’on est en pleine période de foins et que les hommes sont déjà rares dans les fermes. Les Allemands réquisitionnent aussi tout ce qu’il trouve comme fil de fer, pour compléter le dispositif anti-débarquement.

29 juin – Henriot assassiné hier.

2 juillet – Après le rationnement du pain décidé au début de la semaine, voilà que les pâtisseries sont interdites depuis avant-hier !… Pour les enfants, cela marquait un peu le dimanche : ils allaient à la boulangerie en revenant de la messe avec Marie-Jeanne. Interdiction aussi d’aller se promener sur le cap ou pêcher sur l’estran ou à la Heussaye : tout est barricadé et miné dans tous les sens : les plages sont hérissées de perches et de croisillons de fer entortillés de barbelés et les accès au Boulevard de la Grève sont fermés par de lourds portails antichars. C’est affreux…

A l’emplacement du sémaphore, un radar modèle FuMG 62 (dessin de Maxime Besnier)

3 juillet – Temps superbe. Suis allée à la plage avec les enfants en revenant du magasin. Comme la mer était haute, on a pu faire trempette juste au bord de la dune. On ne voyait plus rien du dispositif anti-débarquement ; ça faisait illusion… (…)

9 juillet – Aujourd’hui dimanche, corvée de doryphores. Marie-Jeanne et les enfants dans le champ de patates de papa. C’était, malgré tout, presque agréable parce qu’il faisait très beau, mais pas trop chaud. Les enfants se sont bien amusés : ils ont fait un concours – à qui en prendraient le plus : c’est Anne qui a gagné.

12 juillet – Ouest-Eclair a beau dire : on voit bien que les Alliés progressent en Normandie.

22 juillet – Hitler a échappé de peu à un attentat venu de son propre entourage. C’est bon signe, signe que les choses vont mal…

3 août – Tout le monde disait que les Américains arrivaient et beaucoup de gens se sont portés sur la route pour les accueillir en liesse. En fait d’Américains, ce sont les Allemands qui se repliaient. Les gens n’ont eu que le temps de quitter les abords de la route et de se cacher comme ils pouvaient.
Et puis, il y a eu ce combat à la Couture, trois heures de combat : les Allemands attaqués par les FFI et qui se vengent finalement sur les civils…

4 août – Erquy partagé entre le souvenir encore brûlant de la tragédie d’hier et la joie d’être libéré. Evidemment toutes ces morts, si proches de la Libération (la veille !…), ont gâché la fête.

Cet après-midi, après que quelques hommes bien décidés sont parvenus à démonter le portail antichar du bas de la rue du Port, nous sommes allés nous promener les enfants et moi sur la dune où il y avait beaucoup de monde. Nous avons rencontré M. B***. qui prenait des photos du dispositif anti-débarquement sur la plage.

Le bas de la rue du Port, à l’angle droit l’hôtel Beauregard.

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Nous remercions vivement Mmes Le Bihan, Le Ny et Dagorne, M. et Mme Tessier du Cros et MM. Le Rudullier, Rouxel et de la Bourdonnaye pour les souvenirs qu’ils ont bien voulu nous faire partager.

Contributeurs : Claude Spindler & Bernard Besnier

3 commentaires

  1. Merci aux personnes qui ont partagé leurs souvenirs pour rendre vivantes ces Mémoires ( même fictives) Pouvez vous nous dire qui possède les photos sur les plages du Centre et de Caroual illustrant le texte? Jamais vues jusqu’aujourd’hui et vraiment intéressantes quand on voit les socles en ciment armé qui subsistent encore à la Pointe de la Roche Jaune.

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  2. Merci pour ce témoignage. Papa (Constant SAEZ, oncle de Didier) nous avait un peu raconté (il avait 18 ans à la libération) mais pas assez. Maman a vécu la même chose en Normandie ( à 15 km de Saint-Mère Eglise). Quelle sombre période. A la lecture de cet article, je mesure la chance que nous avons eue, nous les enfants de ne pas vivre dans une période aussi difficile. Pour des enfants, c’était terrifiant. Merci, merci, continuez …

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