En vacances, Martine ouvre sa maison, ses placards, ses valises…

(Source Marie France, juillet 1955)

Vous êtes-vous embarquées, comme moi, le premier août au matin, dans un wagon de troisième classe, gare de Lyon, d’Austerlitz ou Montparnasse ? Avec deux enfants et des bagages pour un mois en maison meublée ?

C’est un mauvais moment à passer.

J’ai lu dans un journal que les Français, depuis la guerre, voyageaient dix fois plus. Possible, mais j’ai l’impression qu’ils n’ont pas appris à voyager.
Pourquoi s’habillent-ils «  en dimanche » pour demeurer assis six ou dix heures sur des banquettes sales ? Pourquoi éprouvent-ils le besoin de manger toutes les deux heures en chemin de fer alors qu’ils ne font que deux repas par jour dans la vie ordinaire ? Pourquoi emportent-ils de Paris des boissons que l’on trouve plus proprement présentées sur les quais de gare ? Quelle nécessité éprouvent-ils de manger de préférence des œufs durs qui empestent ?
Ce sont autant de mystères. Des mystères bien de chez nous …
Bref, si l’embarquement est redoutable, le débarquement à la nuit tombante, ne l’est pas moins. On a la peau moite et sale, on sent le charbon et la molesquine surchauffée. Les valises sont en plomb. Bruno marche en dormant, Dominique a faim, a soif, a mal à la tête, au cœur, aux jambes … On ouvre la porte d’une maison anonyme.

chalet

Si « partir, c’est mourir un peu », arriver, c’est ouvrir beaucoup.
Ouvrir les valises, d’abord. Puis-je me permettre de vous recommander de ne pas disposer les draps et les taies d’oreiller tout au fond de la grande valise ? C’est ce que j’avais fait.
En revanche, j’avais eu l’idée (je suis tout de même organisée) de grouper dans une malette les vêtements de nuit et le nécessaire de toilette.
J’avais aussi, dans un petit sac en plastique, du jambon, du beurre, un pain de seigle, des flocons d’avoine, du lait condensé et des abricots : de quoi préparer le dîner dès l’arrivée. Il y a un réchaud à butagaz dans la maison que nous avons louée … Je me permettrai de vous recommander aussi de ne pas oublier les allumettes.

Voici notre maison, sur la hauteur d’Erquy. Au-delà de ce champ, c’est la mer, en contre-bas. Il y a trois chambres, une petite salle à manger et une cuisine. Derrière s’étend le jardin qui nous est affecté, puis celui de notre propriétaire qui possède une fort belle villa. Une pièce vide servira de salle de jeux les jours de pluie, s’il pleut !

Ouvrir les placards, ensuite. Cette maison que j’ai louée quarante mille francs pour le mois est modeste, mais propre et presque confortable. Elle a le grand avantage d’être en bois : on se sent moins étranger antre des cloisons de bois, et puis cela fait vraiment « vacances ». Il y a de la vaisselle et des couverts dans le buffet de la salle à manger. J’ai apporté des petits carrés de plastiques verts et rouges que j’ai disposés au fond des tiroirs et sur les étagères. Cela ne coûte presque rien et donne de la coquetterie.
J’avais aussi acheté à l’exposition américaine du Printemps deux nappes extraordinaires. L’une qui groupe des poireau, des choux, des marrons, des poissons peints en vif dans des couleurs qui font songer aux beaux tableaux de Braque. Jetée sur la table de bois blanc de la cuisine, cette nappe glacée fait chanter toute la pièce. L’autre nappe est en toile blanche sur laquelle sont peintes, presque en trompe-l’œil, des roses écarlates. Voilà ma salle à manger en fête, quasi luxueuse.
Mais je vous conseille de ne pas oublier d’emporter une lampe électrique de poche, si vous faites sauter les plombs le premier soir en branchant une lampe de chevet dont la prise vient d’être légèrement écrasée par votre fils ensommeillé et bricoleur …
Décidée à me monter, hors de chez moi, femme d’intérieur raffinée, j’avais emporté en outre quatre ampoules électriques à grande puissance. J’ai remarqué que, dans les maisons louées, la lumière est parcimonieuse, jaunâtre, triste.
Et enfin, dès le premier soir, à tout hasard, je me suis servie de ma bombe anti-moustique, très fière de moi.

Le comte de Castellan donne cette année, sur la plage, des leçons d’équitation : 350 francs l’heure. Dominique est encore trop petite, mais j’ai voulu la faire monter une fois sur un cheval, afin d’aller contre sa constante peur physique. Les premières minutes ont été tragiques, mais maintenant, elle rêve d’être cavalière.

bourg

Le « grand marché » a lieu, je crois, deux fois par semaine, autour de l’église. Les pêcheurs viennent y vendre du congre, du maquereau, des araignées de mer, des bigorneau, des oursins et des praires. Ne croyez pas que nous allons manger, Dominique, Bruno et moi, l’énorme homard qui trône sur mon panier, au-dessus des légumes. Je l’apporte au propriétaire de ma maison, qui habite à l’autre bout du jardin. Vous nous voyez devant la boutique en plein vent des « cochonailles bretonnes ». Merveilles de la couleur locale ! La marchande et son mari sont parisiens et ils vendent de la charcuterie régionale en été, parce que leur fils a besoin de l’air marin …

Ouvrir les yeux, le lendemain matin … Nos fenêtres donnent sur un champ au-delà duquel on voit des rochers et la mer. Derrière la maison, il y a un jardin, une fontaine, un bassin, des camélias, un mimosa.
Ouvrir les portes des boutiques. Il y a deux manières de les ouvrir : en touriste pressée, distante, et puis en mère de famille qui présente ses enfants et qui annonce qu’on verra parfois Dominique et son frère, un petit papier à la main, faire les commissions.
Ouvrir les cœurs, en somme. Quand on arrive dans un pays pour y vivre dans la détente, on a, me semble-t-il, le devoir d’être aimable, souriante, attentive à autrui. Ce sont des vertus dont on est souvent privé à Paris, dans la bousculade et le morcellement du temps. En trois jours de vacances, au bord de la mer ou à la campagne, on est mieux connu et plus chaleureusement adopté par tout un village qu’en cinq ans, rue de Lourmel, par les douze locataires de l’immeuble …
Bref, comme vous le voyez, je me suis installée.
Il reste à ouvrir le courrier, ou plutôt il resterait à ouvrir le courrier si Michel s’était décidé à nous écrire tout de suite …
… Et à fermer les yeux, de manière à ne pas voir ce jeune homme à la belle voiture décapotable, qui habite juste à côté et qui aimerait beaucoup m’apprendre à nager …

Post-scriptum
On lit beaucoup « Marie-France » en Bretagne et l’on parle du grand concours de « La Bouteille à la Mer » organisé par le journal sur les plages. Au marché, les commerçantes m’ont presque toutes reconnues. Un pêcheur est venu me dire qu’il serait ravi d’apprendre à Michel l’art d’attraper le maquereau « à la traîne » et de l’initier au dragage des praires.
Maria, qui tient un restaurant sur le port, « A l’Abri des Flots » nous offrira un dîner le jour de l’arrivée de mon mari.
Je suis presque aussi connue, à Erquy, que Jean Anouilh, l’auteur du « Voyageur sans Bagage », du « Bal des voleurs » et d’ « Orniphle », une pièce que Pierre Brasseur va jouer à la rentrée. Jean Anouilh habite une ravissante petite maison blanche au volets verts, le long de la plage du bourg. Je le vois souvent passer, en tricot marin et pantalon de coutil, grimpé sur une vieille bicyclette et sifflotant …
Je ne sais pas si Michel sera ravi de la petite célébrité dont jouit ici la famille Martin …

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Dès le deuxième jour, il a fallu aller « pêcher quelque chose », Bruno n’y tenait plus. Nous avons donc été ramasser des bigorneaux. Je les ai fait cuire. Et alors nous nous sommes aperçus que nous ne possédions pas d’épingles. L’épingle est, on le sait, la fourchette de l’amateur de bigorneaux …

Autre exercice, auquel Dominique la délicate, la peureuse, collabore de mauvaise grâce : lever des pierres à marée basse et attraper les petits crabes qui se cachent dessous. Avec quoi attrape-t-on les crabes ? Je l’ignore et j’éloigne Bruno dès que surgit un animal de taille supérieure à une sauterelle.
Les psycho-morphologues de « Marie-France » ont dit que Bruno avait « le sens des formes ». Cela se voit à ses châteaux de sable qui font l’émerveillement des autres enfants de la plage. Il est vrai que, pour celui-là, un monsieur très aimable a aidé Bruno à faire le monticule. C’était un vieux monsieur, un grand-père, et non pas ce jeune homme à la belle voiture dont j’ai d’ailleurs eu tort de parler …plage2

2 commentaires

  1. Bonjour,

    Cette jolie petite maison ne s’appelait-t-elle pas TIVOLI ? dans le jardin de la villa « Cornouaille » appartenant à l’époque, à Monsieur et Madame a DUPLESSIS? Juste à côté des Roches Jaunes.

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