Novembre 1928 : la Robe en cadeau

  • Geneviève ! Remplis nos bolées !

Ils étaient huit en cette fin novembre 1928 ; huit à la carrure râblée, tous vêtus de toile bleue, la casquette ou le bonnet bien vissé sur la tête. Qu’attendaient-ils, assis coudes écartés, au bout de la grande table en zinc du café du port ? La soirée était pisseuse, le vent de noroît chassait les nuages par-dessus le Noirmont et les lames venaient s’éclater en écume brillante sur la pointe de la Heussaye.

Ils semblaient, tout en causant, prêter l’oreille aux bruits venant du dehors. Il y avait là tout l’équipage du canot de sauvetage à avirons « La Marie » : le sous-patron Pierre Le Guen, les canotiers Prosper Launay, Albert Lequellenec, Ernest Dubois, Jean Lafeuche, jean et Emile Le Can et Ernest Leborgne. Tous étaient là, seul manquait le patron.

la-robe

Tous ces marins pêcheurs, de quoi parlaient-ils ? Du temps bien sûr, cinq jour que ça ne mollissait pas et ils avaient des cordes dehors (les cordes étaient des lignes de fond pourvues d’une grande quantité d’hameçons. On pouvait prendre des poissons plats ou des roussettes). Ils parlaient aussi du banc de Terre-Neuve, de la navigation au commerce, et du service dans la marine …

Dans un coin du café, une partie de manille allait bon train, résonnant de coups de poings sur la table et ponctuée de jurons familiers.

Soudain la porte donnant sur la route s’ouvrit, laissant entrer un grand souffle de vent et de sable venant directement de la grève. Le patron, Pierre Névot entra.

  • Cré dié ! Le sable vous pique ! dit-il en se frottant les yeux.

Pas plus grand que les autres, mais, aussi trapu, la casquette ornée d’un écusson vert bien sur la tête, il se dirigea vers eux. Il portait sous son bras un paquet bien ficelé.

  • Pierre Garnier avait du retard, j’ai dû attendre. Avec ce vent, ses chevaux n’avançaient guère sur les hauteurs de Bien-Assis.

(Pierre Garnier était le transporteur qui avec son char à bancs faisait le transport entre Lamballe et Erquy).

  • Enfin le voilà !

Et il posa son paquet sur la table en zinc près de lui. Geneviève apporta une bolée pour le patron et dit en regardant le paquet :

  • Elle a à peu près la même grandeur que l’année dernière !

Tous s’étaient tus, et accoudés à la table, bras écartés, ils regardaient eux aussi le paquet.

Le patron Névot se redressa et dit :

  • Alors on va tirer ; Geneviève, apporte des papiers.

Elle apporta une feuille de cahier, la plia, et la déchira soigneusement en huit. Le patron sortit un bout de crayon de sa poche et inscrivit laborieusement un nom sur chaque morceau de papier, ôta sa casquette, les mit dedans et secoua …

  • Jean ! Tu n’es pas dedans puisque tu l’as eue l’année dernière, à toi de tirer.

Jean Le Can plongea sa grosse main dans la casquette, chercha un instant, sortit un des papiers et le donna au patron. Les sept autres regardaient toujours le paquet.

Pierre Névot dit :

  • Ernest Dubois ; c’est donc à toi cette année Ernest !

Et il lui donna l’emballage de papier gris.

  • Fais voir ! dirent seulement les autres.

Dubois commença à le défaire, sans couper la ficelle bien sûr, mais en maugréant :

  • Quel nœud de biffins !

Enfin un morceau de tissu noir apparut : c’était LA ROBE.

Tous la regardèrent un moment silencieusement, personne n’y toucha même pas pour palper le tissu. Dubois refit le paquet en terminant bien sûr l’amarrage par deux demi-clés et le posa sur ses genoux.

  • Remplis nos bolées de retour, ce coup-là c’est la société qui paie ! dit le patron.

Ils burent leur bolée posément, causant toujours du temps et de la mer, mais de la robe point ! Puis ils se levèrent et sortirent tous ensemble dans le noir de cette soirée venteuse.

  • Doit pas faire bon sur la grande Basse à c’te heure ! dit l’un d’eux.

  • Sûr que non, surtout que c’est l’heure de la renverse, sûr que non !

Puis ils se séparèrent, leurs sabots claquant sur les cailloux de grès de la route. Les uns allaient vers le môle, les autres vers le calvaire. Dubois lui se hâtait vers sa maison du village de Tieuroc, serrant sous son bras ce qui ferait tant plaisir à sa femme …

Un peu plus tard, la nuée se déchira et la lune éclaira les mares tremblotantes de la route et fit briller les ardoises humides du toit de l’abri où « La Marie » bien à l’aise entre les grandes roues de son lourd chariot attendait que l’on vienne la réveiller en cas de danger sur la mer.

Au début du siècle dernier, il était de tradition à la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés (maintenant SNSM) d’offrir tous les ans à chaque station un coupon de tissu censé faire une robe pour la femme de l’un des membres de l’équipage.

(Proposé par Pierre Huby et Loïck le Guen).

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